UniversitŽ Lumire Lyon 2

 

Thse pour obtenir le grade de Docteur

prŽsentŽe et soutenue publiquement par Monsieur Edouard BEGUIN

le 5 juin 2002

 

Faire Ïuvre

Le problme de lĠinvention dans lĠÏuvre dĠAragon

 

Directeur : Monsieur Jean-Yves DEBREUILLE

 

 

RŽsumŽ

 

 

 

Cet ouvrage propose un regroupement raisonnŽ dĠune sŽrie dĠŽtudes consacrŽes au travail dĠŽcrivain dĠAragon. LĠensemble constituŽ se prŽsente comme une introduction ˆ ce quĠon appelle ici la poŽtique aragonienne de la rŽinvention.

 

Introduction gŽnŽrale pose la problŽmatique qui justifie et oriente le regroupement prŽsentŽ. On y Žlabore la notion de Ç poŽtique de la rŽinvention È, qui vise ˆ rendre compte de la logique dĠensemble dĠune Ïuvre dont on situe la spŽcificitŽ dans une visŽe critique, gouvernŽe par lĠexigence de rŽinventer lĠinvention mme. Le travail dĠŽcrivain dĠAragon semble en effet pouvoir se caractŽriser comme une lutte continue contre Ç lĠimpŽrialisme hermŽneutique È qui scelle le destin social de la chose Žcrite en rŽfŽrant son invention et son inventivitŽ ˆ lĠinstance monadique dĠun auteur dont elle exprimerait lĠintention. DestinŽe ˆ un usage hermŽneutique, lĠÏuvre serait ainsi asservie au culte de lĠindividu, entretenu par lĠinstitution de la littŽrature. Pour Aragon, le fonctionnement social de lĠŽcriture compromet la capacitŽ dĠinvention du texte en le sacralisant, et faire Ïuvre consiste pour lui ˆ dŽfaire lĠinsularitŽ du texte littŽraire pour refaire de celui-ci une activitŽ de langage transformatrice, intervenant dans la rŽalitŽ historique et sociale. LĠŽcrivain trouve dans les PoŽsies dĠIsidore Ducasse un modle de la production du texte qui lui permet de concevoir une sortie de la littŽrature par la littŽrature, et ainsi de faire Ïuvre ˆ nouveau, en rendant lĠŽcrit littŽraire ˆ lĠordre de lĠaventure. Nous proposons de comprendre ce modle comme la rŽponse pratique et thŽorique ˆ la question de Ç lĠinvention du texte È, telle quĠon peut la dŽfinir ˆ partir de la prise en compte du statut dĠÏuvre critique des Žcrits dĠAragon. Si la notion dĠÇ invention du texte È, entendue dans lĠambivalence de son double gŽnitif, ˆ la fois objectif et subjectif, soulve le problme du rapport qui lie lĠactivitŽ inventive dŽpensŽe pour lĠŽlaboration de lĠÏuvre ˆ celle quĠinduit lĠÏuvre faite, et si la faon dont se pose ce problme chez Aragon est rŽglŽe par lĠexigence dĠune ouverture irrŽductible de lĠŽcrit ˆ lĠaltŽritŽ de sa destination, le Ç modle Ducasse È appara”t alors comme le moyen de concevoir et de rŽaliser une Ïuvre qui soit un mouvement continu de production textuelle, une synthse dialectique inachevable unissant en acte le faire impliquŽ dans lĠÏuvre se faisant et celui que suscite lĠÏuvre accomplie. Cette poŽtique de lĠinvention ininterrompue, ŽlaborŽe ˆ partir du texte ducassien contre la logique centripte de lĠinvention traditionnelle, fait de la lecture, aussi bien pour le scripteur que pour le lecteur, lĠactivitŽ productrice de lĠÏuvre. La lecture devenant ˆ la place de lĠŽcriture le mŽcanisme de la production textuelle, lĠinvention, tout entire dŽtachŽe de lĠassignation ˆ une origine indivise, se fait rŽinvention. On peut ainsi considŽrer que lĠinventivitŽ de lĠÏuvre dĠAragon consiste ˆ transformer lĠinvention en rŽinvention, et lĠanalyse peut se proposer de comprendre en quoi consiste cette transformation en la saisissant ˆ lĠÏuvre, aux prises avec les catŽgories qui dŽterminent la pensŽe et la pratique traditionnelles de la production des Ïuvres. CĠest ˆ lĠexamen de cette transformation que sont consacrŽes nos trois parties.

 

La Premire partie, intitulŽe Ç RŽinventer dĠŽcrire È, regroupe sept Žtudes qui examinent quelques-uns des aspects essentiels du travail accompli par Aragon pour sĠaffranchir de la sacralisation de la pratique dĠŽcriture, entretenue par Ç lĠinstitution de la littŽrature È, qui fait de lĠŽcrivain lĠincarnation de lĠautonomie individuelle. Ce travail de transformation a une double portŽe. Il porte dĠune part sur les reprŽsentations sociales qui faonnent lĠidentitŽ dĠŽcrivain, et, dĠautre part, sur la conceptualisation de lĠŽcriture littŽraire en tant que pratique langagire spŽcifique. Les trois premires Žtudes (Ç La contribution dĠAragon ˆ la construction de lĠidentitŽ narrative du surrŽalisme (1921-1931) È, Ç Intellectuel(s) chez Aragon lors du passage au communisme (1925-1935) È, Ç Le rŽalisme socialiste dĠAragon : une poŽtique politique du roman - LĠexemple des Voyageurs de lĠimpŽriale È) portent sur le premier point. LĠexamen du rapport dĠAragon aux notions de surrŽalisme, dĠintellectuel et de rŽalisme socialiste est mis en perspective sur ce quĠon propose de concevoir comme la construction par lĠŽcrivain dĠune identitŽ paradoxale qui, rompant avec la reprŽsentation individualiste traditionnelle, lui permet dĠoccuper une zone frontire entre le champ littŽraire et le champ politique et, par lˆ, de se donner dans le champ social une mobilitŽ Žnonciative susceptible de rŽaliser les exigences dĠune entreprise dĠŽcriture critique. Les quatre Žtudes suivantes envisagent la thŽorisation aragonienne du concept dĠŽcriture. CĠest dans la dernire ( Ç Incipit : le singulier pluriel È) quĠon caractŽrise prŽcisŽment ce travail conceptuel. On montre que la thŽorie de la lecture-Žcriture, soutenue par lĠŽcrivain dans Je nĠai jamais appris ˆ Žcrire ou les incipit, relve dĠune conception radicalement dialogique de lĠŽcriture, qui donne toute sa consistance et sa force ˆ la poŽtique de la rŽinvention. Les trois autres Žtudes permettent de mettre en Žvidence la permanence du questionnement qui aboutit ˆ la Ç thse È des Incipit. Ç La mŽtallepse est de rgle o la sauge fleurit : ˆ propos du style dans TraitŽ du style È Žclaire le lien qui unit la thŽorie de la lecture-Žcriture ˆ la problŽmatique aragonienne de lĠautomatisme surrŽaliste. Ç PoŽsie et roman dans le discours critique dĠAragon (ƒtude de deux exemples) È explicite le mode dĠintelligibilitŽ dont participe la pensŽe du discours-Žcriture dĠAragon : la logique interactionnelle quĠil oppose au dualisme de la rhŽtorique littŽraire est celle-lˆ mme qui anime sa thŽorie de la lecture-Žcriture. Ç La notion critique de rŽŽcriture chez Aragon : la filire dĠIsidore Ducasse È dŽcrit la construction du Ç modle Ducasse È et permet de saisir, ˆ travers lĠanalyse de la notion aragonienne de rŽcriture au bien, lĠhistoricitŽ de la lecture-Žcriture.

 

Sous le titre Ç Des textes ˆ rŽinventer È, notre Deuxime partie vise ˆ rendre compte de la capacitŽ du texte aragonien ˆ susciter, contre le mouvement centripte de lĠinterprŽtation, une pratique de lecture qui rŽinvente le texte comme discours. A travers lĠanalyse de quelques Ïuvres particulires dĠAragon, on montre ainsi comment celles-ci sĠorganisent en problŽmatisant de lĠintŽrieur leur lecture, de faon ˆ faire de lĠactivitŽ du lecteur le prolongement et la rŽinvention de lĠactivitŽ du lecteur-scripteur. LĠŽtude rŽservŽe aux Yeux dĠElsa ( Ç Les Yeux dĠElsa : rŽinventer la poŽsie È) montre que la lecture du recueil est rŽglŽe par une construction globale qui unit le discours des vers et celui des proses critiques pour en faire le systme dĠun sujet lyrique produit par son Žcoute du langage des autres et de son propre langage. Ç La modernitŽ dĠAurŽlien È propose de situer lĠunitŽ du roman dans la tension quĠil mŽnage entre son langage spŽcifique et le code du genre, et montre que la lecture de cette Ïuvre trouve sa dynamique propre dans le jeu dĠune transformation de la rhŽtorique et de lĠidŽologie romanesques. LĠanalyse de la gense du personnage de Simon Richard dans La Semaine sainte (Ç La gense de Simon Richard dĠaprs la dossier gŽnŽtique de La Semaine sainte È) met en Žvidence le r™le dŽterminant de la lecture dans le travail de production de lĠŽcrivain, donne ˆ ce personnage non programmŽ un r™le structurant central dans lĠŽcriture du roman et lui reconna”t le statut dĠun facteur de continuitŽ entre la gense de lĠÏuvre et lĠÏuvre achevŽe. La premire Žtude sur La Mise ˆ mort (Ç La lecture au miroir - remarques pour lire La Mise ˆ mort dĠAragon È) envisage la structure labyrinthique du texte du roman en fonction dĠun geste tactique qui vise ˆ dŽjouer lĠemprise de la raison hermŽneutique, et qui cherche ˆ faire de la lecture de lĠÏuvre une expŽrience du sens comme questionnement, une expŽrience de lĠaltŽritŽ constitutive du sujet. La seconde Žtude consacrŽe au mme roman (Ç Les dŽfauts du miroir : discontinuitŽ et continuitŽ dans La Mise ˆ mort È) examine le jeu de la signifiance qui fait Žchapper la discontinuitŽ du texte ˆ elle-mme, en lĠintŽgrant dans lĠorganisation du mouvement dĠune parole qui emporte le lecteur.

 

La Troisime partie (Ç RŽinventer lĠÏuvre È) Žlargit la perspective et montre que la poŽtique de la rŽinvention implique la dŽconstruction du statut traditionnel des Ïuvres compltes. On y soutient quĠAragon construit son Ïuvre globale comme un espace textuel non totalisable, selon un geste tactique qui vise ˆ dŽjouer Ç la fonction-auteur È, et suivant un art de composer dont lĠŽcrivain trouve la formule chez Matisse, sous les espces de Ç la grande composition È. Ç LĠart du vannier È fait appara”tre dans Le Fou dĠElsa la mise en abyme de cet art de composer, qui se donne ici comme un travail sur les limites, consistant ˆ convertir la cl™ture textuelle en la mobilitŽ dĠune parole Žnigmatique. Ç Les incipit ou les mots de la fin È esquisse une thŽorisation de ce travail sur les limites, en revenant sur la problŽmatique des incipit, envisagŽe cette fois dans la perspective de la question de lĠachvement de lĠÏuvre globale. Ç AurŽlien, roman du Monde rŽel ? È permet de mettre en lumire le mŽcanisme de lĠauto-rŽŽcriture, mŽcanisme central de la grande composition aragonienne. La transformation du genre des Ïuvres compltes est envisagŽe dans Ç LĠun ne va pas sans lĠautre - Remarques sur lĠillustration des Îuvres romanesques croisŽes dĠElsa Triolet et Aragon È, sous lĠangle du travail original accompli par Aragon et E. Triolet sur la forme du livre illustrŽ, ˆ lĠoccasion de la constitution des Îuvres croisŽes. Enfin lĠessai intitulŽ Ç Matisse rŽŽcrivain, Matisse rŽŽcrit : une fable pour la grande composition È examine dans Henri Matisse, roman la mise en roman de la problŽmatique analysŽe dans les Žtudes prŽcŽdentes.

 

Notre Conclusion indique lĠun des effets majeurs de la poŽtique aragonienne de la rŽinvention : en donnant une pertinence renouvelŽe ˆ la question traditionnelle de lĠÏuvre, elle remet en cause nos reprŽsentations de la modernitŽ littŽraire.