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Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 10 (2006)

lundi 20 mars 2006, par C. G.

Recherches croisées numéro 10

Presses Universitaires de Strasbourg

Sous la direction de Corinne Grenouillet et Maryse Vassevière. Dossier « Elsa Triolet » coordonné par Alain Trouvé


Présentation du numéro

Dans ce dixième numéro des Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet, série publiée par l’ÉRITA, la collecte des témoignages sur Aragon se poursuit par les entretiens avec Francis Crémieux, ancien président de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet aujourd’hui décédé (réalisé par Lionel Follet et Maryse Vassevière) et avec Guy Konopnicki (réalisé par Hervé Bimuth). Le reste du numéro se partage entre un “Dossier Elsa Triolet” et un “Dossier Aragon”. Il s’agit d’abord d’un dossier centré sur un roman “déceptif” publié en 1962, Les Manigances, qu’étudient dans sa dimension poétique Cécile Narjoux, Alain Trouvé et Marjolaine Vallin. Le Dossier Aragon réunit des études diverses sur Aragon poète de la Résistance et... lecteur de Brasillach (Michel Apel-Muller), romancier et journaliste (Maryse Vassevière), depuis les romans surréalistes (Franck Merger avec l’imaginaire exotique et colonial) aux derniers romans (Marie-Christine Mourier avec la thématique de l’accident dans l’ensemble de l’œuvre). Enfin ce numéro s’enrichit d’un inédit d’Aragon de l’époque surréaliste conservé à la Beinecke Library de l’Université de Yale aux États Unis : une version inédite de « Madame à sa tour monte », nouvelle du Libertinage dont Lionel Follet et Lucien Victor examinent la réécriture dans l’ouvrage publié - travail stylistique qui n’enlève rien au brio du premier jet - et à laquelle ils fournissent les premiers commentaires.

Pour commander le numéro 10 aux PUS

Pour lire l’article d’Alain (Georges) Leduc sur Fabula

Table des matières

Recherches croisées Elsa Triolet/Aragon, présentation, p. 5

HOMMAGE

Michel APEL-MULLER John Bennett, p. 9

DOSSIER TÉMOIGNAGES

Entretien avec FRANCIS CRÉMIEUX Réalisé par Lionel Follet et Maryse Vassevière, p. 15

Entretien avec GUY KONOPNICKI Réalisé par Hervé Bismuth, p. 59

ARAGON : PAGES INÉDITES

Lionel FOLLET « Quelques jalons d’une réécriture », p. 79

ARAGON Madame à sa tour monte (version inédite), p. 83

Lucien VICTOR « Madame à sa tour monte : Étude d’une réécriture », p. 97

DOSSIER ELSA TRIOLET

Cécile NARJOUX « “Elle s’amplifie désespérément” ou la poétique déceptive des Manigances »,p. 115

Alain TROUVÉ « Le réalisme poétique des Manigances », p. 135

Marjolaine VALLIN « Le théâtre des Manigances », p. 153

DOSSIER ARAGON

Michel APEL-MULLER « Orléans, Beaugency, Vendôme », p. 179

Marie-Christine MOURIER « Aragon et l’accident, entre obsession et création », p. 195

Franck MERGER « La réflexion d’Aragon sur l’exotisme (1923-1934) », p. 219

Maryse VASSEVIÈRE « Le journalisme au service de la critique du dogmatisme », p. 235

RÉSUMÉS, p. 265

Table des matières, p. 271


Résumés des articles

Par ordre alphabétique des auteurs

Michel APEL-MULLER, « Orléans Beaugency Vendôme »

En réponse aux questions d’une classe de fin d’études de Piégut-Pluviers (Dordogne), Aragon s’explique en 1951 sur la présence dans Le Musée Grévin d’un vers où figurent les trois noms accolés d’Orléans, Beaugency et Ven-dôme. Ce choix n’est pas arbitraire puisqu’il renvoie à une « vieille chanson de France qui remonte à la guerre de Cent ans. » On peut s’interroger sur la précipitation avec laquelle Aragon s’empresse de répondre aux élèves de Piégut-Pluviers, agglomération voisine de Javerlhac où il écrivit Les Lilas et les roses et où il devait retrouver Elsa au lendemain de l’armistice de juin 1940. À ce propos, Michel Apel-Muller souligne l’importance dans l’œuvre ultérieure de l’écrivain (La Mise à mort et Blanche ou l’oubli notamment) d’un parcours comme initiatique Angoulême - Nontron - Périgueux, absent du récit interrompu des Communistes. C’est aussi l’occasion d’établir un rapport surprenant entre Le Musée Grévin (et d’autres poèmes des années de guerre) et un texte de 1931 extrait de Présence de Virgile de Robert Brasillach, fusillé comme on le sait début 1945 et de souligner l’ampleur de la réflexion politique d’Aragon dans les années 40-45, retournant contre elle-même la problématique de l’extrême droite au nom du patriotisme ouvrier révolutionnaire revendiqué par le PCF aux congrès de Villeurbanne et d’Arles dans la période du Front Populaire.

ARAGON, « Madame à sa tour monte », version inédite

Lionel Follet, « Quelques jalons d’une réécriture » Lucien Victor, «  Madame à sa tour monte :Étude d’une réécriture »

Aragon a dit de « Madame à sa tour monte » : « je n’ai peut-être de ma vie tant récrit, retravaillé un texte. » Un dactylogramme conservé à la Beinecke Rare Book and Manuscrit Library de Yale confirme son assertion et vient enrichir le dossier génétique de ce conte : il s’agit d’une version ancienne (première ?), qui servit à établir la traduction anglaise publiée dans The Dial en janvier 1922. La comparaison précise de cet état avec le texte définitif, paru en 1924 dans Le Libertinage, met aisément en évidence que le principal des idées et du ton est donné dès la première version, mais que des retouches apparaissent presque à chaque ligne. La deuxième version intervient un peu à la marge pour resserrer, pour systématiser certaines trouvailles, parfois même pour assagir la première. Le brio un brin provocateur avec lequel Aragon tourne ses images et ses phrases est une donnée de premier jet. Mais certaines phrases ont été réécrites plusieurs fois avant de trouver leur assiette définitive.

Entretien avec Francis CRÉMIEUX

Francis Crémieux, qui fut un grand journaliste de la presse écrite et de la radio, est décédé le 17 avril 2004, à l’âge de 83 ans. Il était secrétaire général de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet. Il avait réalisé en 1963 des Entretiens avec Aragon diffusés sur France-Culture (Gallimard, 1954). Il reprit en 2003 son rôle de questionneur auprès de Jean Ristat (Avec Aragon, Gallimard, 2003). Les Recherches croisées lui rendent hommage en publiant cet entretien inédit.

Entretien avec Guy KONOPNICKI

Né en 1948, Guy Konopnicki a été militant communiste dès sa jeunesse, dans un PCF dont il sera membre de 1963 à 1978. Dirigeant de l’Union des Étudiants Communistes entre 1968 et 1970, il devient par la suite journaliste à l’hebdomadaire culturel communiste France-Nouvellepuis secrétaire général de Travail et Culture. Auteur d’essais politiques et littéraires, romancier, auteur de Série noire, il est à présent journaliste à Marianne. Il évoque dans cet entretien la période 1960-1982, notamment le rôle d’Aragon en 1968.

Franck MERGER, « La réflexion d’Aragon sur l’exotisme (1923-1934) »

Le roman exotique et colonial est florissant en France entre les deux guerres. Aragon n’a pas manqué de se pencher alors sur ce courant romanesque, lui qui a toujours été à l’affût de l’actualité littéraire. Les textes en prose qu’il a écrits entre 1923 et 1934 reflètent l’évolution de sa pensée sur ce point. Une sorte de dialectique se met en place à travers Le Paysan de Paris et La Défense de l’infini (premier temps), le Traité du style (deuxième temps) et Les Cloches de Bâle (troisième temps). Lors du premier temps, pleinement surréaliste, Aragon valorise l’imaginaire exotique des lecteurs, parce qu’il s’agit d’un imaginaire, mais refuse le roman exotique proprement dit, parce qu’il est stéréotypé. Lors du deuxième temps, qui correspond à son entrée dans le communisme, il rejette l’imaginaire exotique parce que celui-ci détourne du réel et de la volonté de le transformer. Lors du troisième temps, l’imaginaire exotique est réévalué : à travers lui s’exprime le refus du monde bourgeois et en cela, il est bénéfique ; mais il est à dépasser. Il faut que la lutte politique vienne inscrire dans le réel le refus du monde bourgeois manifesté par l’imaginaire exotique.

Marie-Christine MOURIER, « Aragon et l’accident, entre obsession et création »

Les textes d’Aragon, tant poétiques que de prose, sont hantés par l’accident. L’obsession est statistiquement majeure dans toute l’œuvre et ce de manière extrêmement constante. Le terme même est très souvent utilisé, articulé avec l’accident de voiture, de métro et de chemin de fer ; il est relayé par la fondrière, la rupture dans le fil du tissu, le parcours de routes mal pavées. Dans ce cadre les textes reviennent à plusieurs reprises sur deux événements essentiels : l’accident du métro Couronnes et l’incendie du Bazar de la Charité. Cette obsession tient au fait que l’accident est le “ça arrive” possible à tout moment. L’accident métaphorise ainsi ou concrétise l’angoisse de ne pas tenir sa vie. Profondément Aragon a conscience d’être sur l’impériale. Dès Anicet et jusque Théâtre/Roman Aragon fait jouer cette angoisse intime avec l’écriture. Il en joue pour se créer ; il l’expose, la met en scène, il utilise le ressort de l’accident dans ses possibilités dramatiques. Mais surtout il cherche, dans l’accident, ce moment du renversement des choses, ce point limite entre deux états pour construire une expansion de l’instant, une « consternation du temps » selon son expression et être ainsi, en permanence, le créateur de lui-même.

Cécile NARJOUX, « “Elle s’amplifie désespérément” ou la poétique déceptive des Manigances d’Elsa Triolet »

Les Manigances est un récit déceptif par de multiples aspects. Le « journal » annoncé dans le sous-titre n’en est génériquement pas un : le « je » de la narratrice a des contours historiquement et chronologiquement mal définis ; il est donc le premier point de fuite du texte, le premier indice du caractère déceptif de ce récit, qui apparaît en effet tout entier construit sur l’identité insaisissable de son héroïne. Par ailleurs, Elsa Triolet semble interroger le narcissime propre à toute écriture de roman et met en évidence la difficulté d’atteindre et de capter l’autre. Enfin, au miroir de cette forme d’écriture, c’est le texte écrit lui-même qui déclare son échappée belle, hors du contrôle de son auteur, entre les mains de son lecteur. Enfin, le titre premier, « Les Manigances », réfléchit également cette dimension déceptive de l’écriture. Elsa Triolet semble avoir voulu jouer des deux sens du mot et interroger le lien qui unit l’art de l’écrivain et la vie, autour d’une même configuration, ouverte, accumulative et cependant, immanquablement déceptive.

Alain TROUVÉ, « Le réalisme poétique des Manigances »

Dans Les Manigances, Elsa Triolet procède à un usage multiforme de l’ellipse qui confère à son écriture narrative un caractère poétique. Les blancs inévitables dans tout récit sont cultivés jusqu’à l’éclatement du genre romanesque. Il s’agit moins de dire le réel de façon exhaustive comme y inviterait naïvement le programme réaliste, qu’il soit romanesque ou autobiographique, que de le suggérer. L’écriture poétique se déploie à l’échelle de la phrase qui cultive la métaphore insolite et le télescopage syntaxique, du montage de séquences à caractère onirique, du rapport iconique aux intertextes. Choses vues (Victor Hugo) occupe une place emblématique dans ce dispositif conduisant le lecteur à superposer les schèmes mimétiques du monde extérieur et les images du monde intérieur. La lecture s’ouvre ainsi sur l’analyse du discours de l’héroïne, partagé de façon indécidable entre égoïsme et altruisme. L’écriture lacunaire appelle aussi à replacer ce petit roman dans le contexte plus large de la trilogie L’Âge de nylon avec laquelle il entretient un dialogue critique.

Marjolaine VALLIN, « Le théâtre des Manigances »

À partir du roman de 1962, cet article se propose d’analyser le rapport au théâtre - complexe et ambivalent -, d’Elsa Triolet comme les spécificités du théâtre des Manigances. Celui-ci se révèle être une Scène lyrique, imaginaire, intertextuelle et mythique sur laquelle l’héroïne du roman, Clarisse Duval, côtoie les figures féminines que sont Alice Ozy mais surtout Trilby, Zubiri et Nana, lesquelles sont autant de doubles sublimes ou de repoussoirs d’elle-même que de sa créatrice.

Maryse VASSEVIÈRE, « Le journalisme au service de la critique du dogmatisme »

Poursuivant le travail d’ensemble que j’ai engagé sur Aragon journaliste aux Lettres françaises, je voudrais m’attacher ici à un cas particulier : la série des articles de critique littéraire au moment du Deuxième Congrès des Écrivains soviétiques en 1954, dont tous n’ont pas été repris dans Littératures soviétiques (1955). Mon hypothèse est que la critique du dogmatisme stalinien dans les lettres et dans les arts commence très tôt, mais que, Aragon ayant choisi la fidélité à son camp et étant pris dans une sorte de double bind, elle se développe de manière presque clandestine, comme en témoigne ce cas particulier qu’on a plutôt l’habitude de considérer comme un exemple de discours stalinien, qu’il ne cesse pourtant pas d’être. Au préalable, on aura analysé la stratégie d’Aragon dans le champ littéraire face aux critiques bourgeois et communistes et le rôle des circonstances dans ce discours journalistique d’un genre particulier.

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