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Hervé Bismuth

Compte-rendu par Hervé Bismuth de : « Écritures de L’Histoire » sous la dir. de G. Séginger, PUS, 2005

vendredi 24 mars 2006, par H. B.

Écritures de l’histoire,

Presses Universitaires de Strasbourg, 2005,

dir. Gisèle Séginger

C’est effectivement le XIXe siècle qui découvrit « le continent Histoire », pour reprendre la belle formule d’Althusser. Et ce sens de l’Histoire, qui poussa les hommes des XIXe et XXe siècles à vouloir « faire l’Histoire », apparaît vite dans les œuvres littéraires françaises, au tout début des romans modernes, mais également dans la poésie et le théâtre. Ce recueil d’articles sur l(es) écriture(s) de l’histoire regroupe quatre thématiques à l’intérieur desquelles les interventions se placent dans l’ordre chronologique de leur sujet :
Le véridique de l’intelligible
Écrire / Agir dans l’histoire
Figures et défiguration de l’Histoire
Contre l’Histoire

Les deux études sur Aragon recueillies dans cet ouvrage prennent naturellement leur place dans la deuxième partie et traitent de l’écriture romanesque d’Aragon, écriture d’un romancier qui déclarait « Tous mes romans [...] sont historiques [1] », et pour qui donner à lire l’histoire passée était aussi un moyen de livrer ses réponses aux interrogations posées par l’histoire présente, celle qui se déroulait sous ses yeux. De ce point de vue, Aragon appartenait bien à la famille des grands romanciers historiques, celle de Walter Scott et de Balzac. Quelques mots de présentation sur ces deux études, réalisées par deux de nos collègues d’ÉRITA, Roselyne Waller et Corinne Grenouillet.

Aragon et la guerre de 14-18 : les détours de l’écriture de l’histoire (Roselyne Waller)

La contribution de Roselyne Waller s’appuie sur les romans réalistes d’Aragon, ceux du cycle du « Monde réel » (1934-1951), mais également ceux postérieurs à ce cycle : La Semaine sainte (1958) et La Mise à mort (1965). Le réalisme d’Aragon, porté par des choix esthétiques tout autant qu’idéologiques, est interrogé à partir de sa « volonté de servir  » en écrivant une littérature pour le peuple, qui donne au peuple les moyens de comprendre sa propre histoire, mais également à partir du « quelque chose d’autre » dont parlait Aragon, qui rend son œuvre spécifique dans la bibliothèque des romans réalistes et - avouons-le - qui a permis à son œuvre d’échapper au grand oubli dans lequel sont tombés les autres romans réalistes français.
En étudiant l’inscription de la guerre de 14-18 dans l’œuvre romanesque d’Aragon, Roselyne Waller montre de quelle façon la présence de cette guerre vise par rebond une autre guerre, à venir (Les Cloches de Bâle, Les Beaux Quartiers, Les Voyageurs de l’impériale) ou déjà jouée, celle de 39, mais également comment l’œuvre d’Aragon pratique « une manière de détournement du modèle marxiste dont l’auteur se réclame », en même temps que cette œuvre donne à lire « secrètement l’histoire privée dans l’Histoire de tous ». Il est vrai que les trois premiers romans du « Monde réel » éclairent les conditions du déroulement de la guerre de 14 à partir des intérêts conjugués des grands groupes capitalistes européens, mais que la classe ouvrière - qu’Aragon fréquentait peu - y est peu présente dans l’univers construit par la fiction : peu d’ouvriers, et encore moins de héros « positif », a fortiori issu de la classe ouvrière. Il est vrai surtout que cette fiction pratique certaines entorses avec le réalisme historique, entorses dues à la nécessité d’alerter le lecteur sur les circonstances du présent de l’écriture. C’est à la lumière de cette nécessité que se lisent, dans les premiers romans du « Monde réel », certaines postures de ralliement, certains discours visant bien plus à constituer un large front de solidarité contre la menace nazie qu’à restituer la réalité historique ou même la posture attendue de la part d’un romancier réaliste « marxiste ».
Cette façon de traiter la guerre relève quelque peu, suivant Roselyne Waller, d’un « système de contrebande  » de la part de l’ancien dadaïste et surréaliste en haine de la littérature de guerre. Car le silence sur la guerre, tardivement levé, ressemble fort à un autre silence, longtemps observé, qui lui est contemporain et qui s’enlace à lui : le silence sur les origines, sur son histoire personnelle et sur le Père, ce Père qu’Aragon ne reconnaîtra que tardivement en la personne de son Parti. La levée des interdits, interdit du roman, interdit familial et interdit de « nommer la guerre  » n’est pas seulement une coïncidence à l’heure où Aragon entame son long parcours d’écrivain romancier public. Le traitement de l’Histoire collective et de l’histoire personnelle s’effectue suivant une démarche esthétique qui restera constante chez Aragon jusque dans La Semaine sainte (1958) puis Le Fou d’Elsa (1963) : celle du « détour  ».

Les Cloches de Bâle d’Aragon : le roman à thèse et la question de la polyphonie

(Corinne Grenouillet)

En évoquant les protestations d’Aragon, à la suite de la réception de La Semaine sainte (1958), sur la cohérence de son œuvre romanesque, Corinne Grenouillet revient sur son premier roman officiel : Les Cloches de Bâle (1934), « le moins étudié des romans d’Aragon, sinon le plus mal-aimé ». On se désolidarisera toutefois du raccourci, qui semble confondre les conditions de la réception immédiate du roman avec ses conditions actuelles de lecture et d’étude : ce roman a certes été le moins bien accueilli en son temps des romans du cycle du « Monde réel », mais il semble bien qu’il est à l’heure actuelle bien plus lu, bien plus cité, bien plus commenté que Les Communistes.
C’est la question du « roman à thèse » qui est ici l’objet de l’étude des Cloches de Bâle, question mise en tension par l’approche de la polyphonie du roman, au sens bakhtinien du terme. Le dialogisme à l’œuvre dans ce roman contredit en effet quelque peu le monologisme narratorial et auctorial censé présider à la conception des romans dits « à thèse ». Dans ce roman, décrit comme un « roman du passage  » (Philippe Forest) du surréalisme au communisme, la polyphonie crée, au delà des conventions attendues de la part d’un roman à thèse, un « réel bonheur de lecture » par les perspectives dialogiques qu’il fait cohabiter. C’est sur cet enjeu que Corinne Grenouillet construit l’hypothèse du « paradoxe d’un roman monologique présentant des caractéristiques de la polyphonie  ». Cette polyphonie particulière est analysée à travers les différentes postures du narrateur rapportant les parlures de ses personnages : distances ironiques ou empathies modulables, et effacement de ces dernières, en fin d’ouvrage, par un monologue auctorial. Cette hypothèse de travail se vérifie aisément à l’analyse d’extraits des Cloches de Bâle, mis en perspectives à l’aune d’outils élaborés par la critique littéraire récente, et dans la comparaison avec des attitudes narratoriales provenant aussi bien de Voltaire, de Céline, que de Dostoïevski.

Hervé Bismuth.

Notes

[1] « L’auteur parle de son livre », 1959, in J’abats mon jeu.

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