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Leur premier poème d’Aragon...

Marie DEBS

lundi 16 avril 2007, par L. V.


Heureux celui qui meurt d’aimer

Au début de la création -dit la légende- les êtres humains naissaient par couples inséparables au sens littéral du mot : l’Homme et la Femme venaient au monde soudés l’un à l’autre ; et ils restaient ainsi face à la mort et, même, au-delà de la mort...
L’harmonie physique du couple était, alors, si parfaite et son unité, morale et intellectuelle, si complète -ajoute la légende- que les dieux en furent jaloux et décidèrent, à l’unanimité, de mettre fin à cette communion du corps et de l’âme : ils séparèrent, donc, le couple uni en deux, puis semèrent les moitiés à tout vent. Et, depuis ce temps -conclut la légende- chaque humain, Femme ou Homme, passe sa vie entière dans une vaine recherche, celle de sa moitié perdue.
Cette légende, qui me fut racontée il y a de cela assez longtemps, presque au sortir de l’enfance, me revient à l’esprit chaque fois que je lis un poème d’amour composé par Louis Aragon. Il me faut, peut-être, avouer qu’elle fut, en quelque sorte, le fil conducteur qui me guida à travers les recueils que le poète nous légua et qui sont, tous, consacrés à la nostalgie du couple, quelquefois ressoudé mais presque toujours défait. Ces recueils qui caractérisent la poésie amoureuse aragonienne que j’ai découverte, en 1968, durant ma troisième année d’université.
Avant cela, j’avais « rencontré » Aragon ou, plutôt, je l’avais vu de loin et d’une manière très superficielle.
Je l’avais, d’abord, rencontré dans le giron d’André Breton, faisant « le mouvement Dada » puis s’amusant à développer l’écriture mécanique. Je l’ai vu, aussi, observant d’un œil moqueur Picasso croquant sa pomme rebelle qui n’avait pas voulu se transformer en un coin de toile morte.
Ce qui m’attirait, alors, en lui, c’était le mouvement de révolte contre l’ordre préétabli, beaucoup plus que le contenu de ses poèmes d’amour. Il me plaisait, alors, de « choquer » et j’avais trouvé dans les Surréalistes des exemples à la mesure de mes aspirations !...
Je disais, donc, que c’est en 1968 que je connus véritablement Aragon. Je dois ajouter que je l’ai connu grâce à celui qui fut ma moitié retrouvée. Avec lui, j’ai exploré La Diane française, m’arrêtant longuement sur le désespoir intense contenu dans son sixième poème intitulé « Il n’y a pas d’amour heureux ». Et, je dois dire que je n’avais pas pu « retenir mes larmes » et que j’avais pleuré, ce jour-là, peut-être un peu sur moi-même, sur le destin qui serait le mien si jamais je venais à perdre Khalil.
C’est en 1968 également que j’ai lu Les Yeux d’Elsa et Le Crève-cœur... Mais, surtout, Le Fou d’Elsa qui deviendra, presque, mon livre de chevet, la source où j’allais puiser dans l’amour du Medjnoûn la Vie éternelle par laquelle j’ai toujours pu faire face à la Mort qui rôdait partout autour de moi, autour de nous au Liban.
Durant ces lectures, j’oubliai pour un moment, un très court moment il est vrai, la guerre civile et tous les malheurs qu’elle a générés.
J’oubliai, aussi, pour un très court moment, les bombes larguées par l’aviation israélienne au-dessus de ma tête... J’oubliai, surtout, même si c’est durant un court moment seulement, les cadavres déchiquetés et les yeux sans vie de mes ami(e)s mort pour que vive le Liban.
J’oubliai tout pour un moment, un très court moment.
Et je récitai, avec toutes les amantes et tous les amants de la Terre réunis autour de moi, la supplique des « Mains » :
Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mais dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mais que je sois sauvé
...A ce moment, même si court, le « ‘oud », cet instrument « peint et décoré de nacre » des pays de l’Orient, se faisait entendre comme une berceuse à mes oreilles meurtries par les explosions des bombes, les sirènes des ambulances et les cris des blessés retenus dans les décombres fumants des immeubles déchiquetés.
...A ce moment, si court soit-il, j’enviai Louis Aragon. Non pas parce qu’il fut un des plus grands poètes de tous les temps, anciens et modernes. Mais parce qu’il a su découvrir et aller sur les traces d’un autre chantre de l’amour, d’un autre poète appartenant à mon peuple, le Medjnoûn de Leïla, le vieux poète fou qui vint de l’Arabie lointaine pour prêcher, à partir de l’Andalousie, l’avènement d’un nouveau monde où la Femme et l’Homme se ressouderont dans l’harmonie de l’amour éternel.
« Heureux celui qui meurt d’aimer »

Marie NASSIF-DEBS

Beyrouth, le 13 avril 2007
(Jour anniversaire de l’atroce guerre civile qui emporta
des centaines de couples d’« amoureux de vivre à en mourir »)

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