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Leur premier poème d’Aragon...

Florence SAILLEN

lundi 16 avril 2007, par L. V.

Un coup de foudre particulier

Pour mon 22ème anniversaire, j’ai reçu de ma tante le tome XV de L’œuvre poétique complet d’Aragon. Elle savait que j’aimais la poésie et voulait me faire plaisir, d’autant plus j’écrivais des poèmes depuis plusieurs années...

Avec intérêt, j’ai feuilleté cet imposant volume, lisant ça et là quelques lignes. Puis, soudain, le temps a paru s’arrêter. J’ai reçu un choc au cœur qui n’a plus jamais cessé depuis ce jour-là. C’était un poème parmi tant d’autres, et pourtant ! Je n’ai pas pu m’empêcher de le lire, le relire, le relire encore. Plus tard, j’ai ressenti le besoin de l’apprendre par cœur, pour qu’il ne me quitte jamais. Intitulé « Le bras », ce poème fait partie du Voyage de Hollande et autres poèmes.

Les voici donc, ces vers qui ont changé ma vie :

« Ainsi qu’une île Borromée Ce bras qui te tient enfermée Ce bras pourtant de violence Où bat le sang de mon silence Ne sait rien faire que t’aimer »

Quelques mots pour décrire la violence d’un amour, d’un parcours, d’une vie. Priorité absolue pour Aragon...

Donc, depuis ce jour-là, j’ai voulu mieux connaître l’auteur de ces lignes. Pour la première fois de ma vie, je sortais de ma léthargie béate pour partir à la rencontre du monde. Pour connaître Aragon, il faut s’intéresser à son entourage, ses combats, ses passions, ses désillusions. Grâce à lui, j’ai découvert le communisme, l’histoire, le surréalisme et surtout Elsa, car au fond de moi, j’étais persuadée que beaucoup de réponses se trouvaient dans la source et l’origine de leur amour.

Bien qu’Aragon soit une personnalité publique contestée, je n’ai jamais été déçue par ce que j’ai pu découvrir sur lui. J’ai essayé avant tout de le comprendre. Certains diront peut-être que je suis une idéaliste, mais avec toutes les vidéos et interviews que j’ai visionnées et entendues d’Aragon, je pense que dans la mesure du possible, il aura agi selon ses convictions. J’aimerai aussi rajouter que certaines personnes le critiquent, que ce soit à cause de ses opinions politiques ou autres, mais si elles prenaient la peine d’« écouter » Aragon quand il s’exprime et se justifie, il y aurait bien des malentendus dissipés.

Donc, étant moi-même poétesse à mes heures perdues, j’ai éprouvé le besoin de lui adresser des vers, pour lui dire tout ce qu’il m’apportait, et combien il pouvait m’aider dans ma vie. En parallèle, je les envoyais au professeur Wolfgang Babilas, bien connu du cercle aragonien, qui avait la gentillesse de les publier sur son site.

Aragon a beaucoup changé ma vie. Auparavant, je ne lisais pas les poèmes des autres, je restais centrée sur moi. Avec Aragon, j’ai appris à m’intéresser à d’autres poètes, à ouvrir mon horizon, à avancer ! Parfois fragile, il me suffisait de penser à l’amour particulier qu’Aragon et Elsa avaient l’un pour l’autre, pour retrouver force et courage pour continuer à vivre.

Je me suis fait néanmoins une certaine idée de lui. J’aime moins l’Aragon des jeunes années, car je le trouvais trop snob et prétentieux, ni l’Aragon après la mort d’Elsa, devenu capricieux et provocateur inutilement. L’Aragon que je préfère, c’est celui des années 1960-1970. La maturité lui va à merveille, et je le trouve épanoui aux côtés d’Elsa. Car grâce à l’Ina, j’ai pu avoir accès à des vidéos les montrant tous les deux réunis. J’ai aussi entendu, un jour, dans une interview radiophonique d’Aragon en 1966, que parmi les poèmes qu’il avait écrits, c’était le poème « Elsa », de 1959 qu’il préférait. Je me suis souvent demandé pourquoi ce livre n’était pas plus connu parmi ses lecteurs.

En voici un magnifique extrait, déchirant, je l’avoue, mais qui caractérise bien son amour pour Elsa :

Je suis l’hérésiarque de toutes les églises Je te préfère à tout ce qui vaut de vivre et de mourir Je te porte l’encens des lieux saints et la chanson du forum Vois mes genoux en sang de prier devant toi Mes yeux crevés pour tout ce qui n’est pas ta flamme Je suis sourd à toute plainte qui n’est pas de ta bouche Je ne comprends des millions de morts que lorsque c’est toi qui gémis C’est à tes pieds que j’ai mal de tous les cailloux des chemins A tes bras déchirés par toutes les haies de ronces Tous les fardeaux portés martyrisent tes épaules Tout le malheur du monde est dans une seule de tes larmes Je n’avais jamais souffert avant toi [...] Quand ton nom chante à mes lèvres gercées Ton nom seul et qu’on me coupe la langue Ton nom Toute musique à la minute de mourir

Le désir d’Aragon étant de continuer d’être lu par les générations suivantes, j’ai décidé par la suite de lui consacrer un site rassemblant tout ce que j’avais pu apprendre sur lui. http://aragon-triolet.populus.ch/ Ce fut un immense travail, mais j’y suis parvenue. Aragon et Elsa se sont tellement battus pour que des jeunes puissent se faire connaître, qu’il n’est que justice de se battre à notre tour pour donner envie aux gens de les lire et de les perpétuer dans les mémoires.

Il est vrai que ma passion n’est pas comprise par tout le monde. Mais je crois que l’essentiel n’est pas d’être compris ou d’être accepté, mais d’agir de la façon que l’on croit juste. L’important est de rester fidèle à sa conception du monde, de la vie et de ses valeurs.

Aujourd’hui, je ne peux que rejoindre Aragon quand il dit : « Ma vie n’a plus aucun sens, mais je regarde les autres vivre et ça me fait plaisir »

C’est en fin 2003, après avoir découvert ces cinq fameuses lignes, que j’ai compris que je ressemblais à Aragon, dans ses peurs, ses passions, ses paradoxes et ses côtés insaisissable et mystérieux. Et bien souvent, mes intuitions à son sujet se vérifiaient dans tel ou tel livre ou interview. Je n’ai pas la prétention d’être une experte sur le parcours d’Aragon, mais j’aurai au moins réussi une chose : le comprendre dans son âme, grâce à ses textes, son amour pour Elsa et sa fidélité au parti...

Pour conclure, voici un de mes hommages à Aragon.

De toi

Je n’ai de toi que des mots abandonnés sur des pages blanches Des mots de feu des mots de larmes Des mots pleins d’âme Je ressens ta pensée je la rejoins sans jamais la saisir Je te laisse m’envahir

Dans le silence de l’aube ton chant se fait écho Un doux murmure Une mélodie légère Le passé ne m’apporte plus que ce parfum de ton être Qui déjà n’est plus

Plainte ou complainte que sais-je La vie souvent balance d’une rive à l’autre Que choisir L’eau la terre le feu l’air enfin se rejoignent Et s’unifient

Caméléon que tu es Tu sais être ou ne pas être paraître ou encore sembler Sans te dévoiler Mon cœur mon corps mon esprit en un instant s’enflamment Avec un seul désir Te chanter

Florence Saillen, 06.04.2007

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