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Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 12 (2009)

lundi 22 juin 2009, par C. G.

Recherches croisées numéro 12, coordonné par Corinne Grenouillet ; dossier « Actualités d’Aragon » coordonné par Maryse Vassevière ; dossier « Aragon/George Besson » coordonné par Marianne Delranc-Gaudric, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009, 288 p.

Ce douzième numéro des Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet, série publiée par l’ÉRITA comporte les actes d’une journée d’études organisée par Maryse Vassevière à l’Université de Paris III (« Actualités d’Aragon ») : des écrivains d’aujourd’hui, fils spirituels d’Aragon, témoignent du lien qui les unit à l’homme et à l’œuvre. Les témoignages, parfois très critiques, de ceux qui ont rencontré Aragon au début de leur carrière (Bernard Vargaftig, Marc Delouze) sont complétés par l’analyse toute personnelle de Philippe Forest : il fait l’éloge du sentimentalisme et d’une forme de féminisme aragoniens. Trois articles mettent en lumière une filiation assumée ou partiellement rejetée par des écrivains contemporains (Milan Kundera, Jacques Henric, Jacques Roubaud)
Le « Dossier Elsa Triolet » s’intéresse au reportage singulier qu’Elsa Triolet réalisa du procès de Nuremberg et revient sur la réception polémique de son roman Les Manigances (1962) dans les rangs communistes.
Le « Dossier Aragon » réunit plusieurs études, consacrées notamment à l’histoire de la traduction et de l’adaptation des Voyageurs de l’Impériale aux Etats-Unis (Agnès Whitfield), et à l’histoire des relations entre Aragon et Pierre Brisson du Figaro littéraire (Claire Blandin). Jean-François Gagey s’intéresse à l’écriture complexe de l’histoire dans La Mise à mort.
Le « Dossier Aragon/George Besson » présente les relations d’amitiés et la passion commune pour la peinture qui ont uni pendant 40 ans l’écrivain et George Besson, collectionneur, critique d’art et collaborateur aux Lettres françaises. Une correspondance conservée à Besançon, pour une large part inédite, constituée de 14 lettres échangées entre les deux hommes est ici présentée et annotée par Marianne Delranc-Gaudric. Chantal Duverget retrace la vie et l’œuvre de ce franc-comtois d’origine qui a fréquenté les plus grands peintres du XXe siècle.

Pour commander le numéro 12 aux PUS

Pour lire sur ce site l’article d’Alain (Georges) Leduc, paru dans Liberté-hebdo, janvier 2010

Pour lire sur ce site l’article d’Alain Ménaché, paru dans Europe, n° 669-670, 2010

Table des matières

Actualités d’Aragon

Maryse VASSEVIÈRE
La filiation Aragon 9

Daniel BOUGNOUX
Aragon et les fins du roman 19

Reynald LAHANQUE
Aragon et Kundera : « La lumière de La Plaisanterie » 27

Jean-François PUFF
Jacques Roubaud : un « enfant perdu » d’Aragon 39

Alain TROUVÉ
Absalon ou la filiation orageuse : l’héritage aragonien
dans l’œuvre de Jacques Henric 53

Philippe FOREST
Aragon ou l’héroïsme sentimental 65

Marc DELOUZE
Aragon égaré. Témoignage 73

Bernard VARGAFTIG
Témoignage 87

Jacques GARELLI
Lettre pour la table ronde 89

Dossier Elsa Triolet

Marianne DELRANC-GAUDRIC
« La Valse des juges » : Elsa Triolet au procès de Nuremberg 93

Michel APEL-MULLER
La réception des Manigances117

Annexe 1  : André STIL
Le Bonheur pour Clarisse et Elsa Triolet 133

Annexe 2  : Elsa TRIOLET
Les romans du jour 139


Dossier Aragon


Agnès WHITFIELD
La traduction américaine des Voyageurs de l’impériale
par Hannah Josephson 149

François GAGEY
L’écriture de l’histoire dans La Mise à mort177

Jérôme MEIZOZ
Épuration et poésie : quand Cingria n’aime qu’Aragon ! 201

Claire BLANDIN
Aragon et Brisson dans Le Figaro Littéraire 209


Correspondance Aragon/Georges Besson

Marianne DELRANC-GAUDRIC
Présentation 227

Chantal DUVERGET
George Besson, critique d’art et collectionneur (1882-1971) 231

Chantal DUVERGET
Besson – Aragon, une amitié politique et artistique (1935-1969) 237

Marie-Claire WAILLE
Le fonds George Besson 251

Marianne DELRANC-GAUDRIC
Correspondance Aragon / George Besson 253

Résumés des articles 277

Table des matières 287

Résumés des articles par ordre alphabétique des auteurs :

Michel Apel-Muller, « Retour sur Les Manigances après quarante-cinq ans »

Michel Apel-Muller revient ici sur Les Manigances dont il avait rendu compte, au moment de leur publication, dans la revue La Nouvelle critique (juillet 1962) et en reprend la lecture, tenant compte de leur réception en 1962, tout particulièrement de la polémique qui opposa Elsa Triolet à André Stil dans Les Lettres françaises et dans L’Humanité. Elsa Triolet accueillit en effet avec une très grande sévérité l’article que Stil lui consacra dans L’Humanité et répondit férocement à ses remarques. C’est que « la question du bonheur » présente alors dans les préoccupations d’Elsa remettait en question le réalisme socialiste comme fondement d’une politique culturelle « cette machine de guerre en état de marche, huilée, astiquée, prête à sortir du garage et nous passer sur le corps » : Les Manigances s’inscrivent alors comme le prolongement d’une « affaire » (Aragon), celle du Monument dont Elsa eut à souffrir en 1957. Du même coup ce livre apparaît comme un moment historique essentiel de la création chez Elsa Triolet, ainsi que semble le souligner son classement dans le premier tome des ORC, Les Manigances revendiquant une entière liberté de création qui annonce les thèses contenues dans le Discours de Prague d’Aragon. La thématique romanesque s’en trouve du coup réorientée et sa place dans l’histoire des idées renouvelée.

Daniel Bougnoux, « Aragon et les fins du roman »

Les « fins du roman » s’entendent ici en trois sens : la question de la finalité, qui recoupe donc celle de la définition d’un genre problématique ; la question de l’achèvement ou du « desinit » ; et, dans l’économie générale de l’œuvre, la place ou l’interprétation des romans de la fin : où commence exactement la « troisième période » d’Aragon et comment la caractériser ? On convoque tour à tour, pour aborder brièvement ces points, les notions d’immanence ou d’insubordination du genre romanesque, la perte d’identité et le brouillage abyssal du sujet, ou la pluralité des mondes qui rejoint le carnaval cher à Bakhtine. L’inachevé, autre catégorie majeure de l’esthétique aragonienne, renvoie à l’incomplétude cognitive du sujet historique, qui exige d’être développé, tout comme l’exige la phrase-incipit ouverte sur son avenir. Le brouillage de cet avenir dans La Semaine sainte, puis son effondrement catastrophique dans Le Fou d’Elsa, font tout le drame des écrits « anhistoriques » de la troisième période.

Marianne Delranc-Gaudric, « La Valse des juges » : Elsa Triolet au procès de Nuremberg

Elsa Triolet publie dans Les Lettres françaises des 7 et 14 juin 1946 un article intitulé « La Valse des juges », reportage sur le procès de Nuremberg auquel elle a assisté comme journaliste en mai 1946. Compte-rendu fidèle de l’interrogatoire de Baldur von Schirach (chef de la jeunesse hitlérienne, puis gauleiter de Vienne), mais aussi montage savant mettant en valeur Jacques Decour, intellectuel résistant, le reportage sort du cadre du Tribunal : la narratrice, laissant le hasard guider ses pas dans Nuremberg en ruines, éclaire la séance du procès par l’observation de ce qui se passe à l’extérieur ; le reportage se transforme en enquête, en témoignage sur l’Allemagne d’après-guerre, et exprime le pessimisme de l’auteur quant à une remontée possible du nazisme et à l’efficacité du procès.

Marianne Delranc-Gaudric, « Correspondance inédite Aragon-George Besson »

Cette correspondance se compose de neuf lettres d’Aragon et de sept lettres de George Besson, couvrant, de façon discontinue, une longue période allant de la fin de 1940 au début de l’année 1970. Dans ses quatre premières lettres, écrites de 1940 à 1942, Aragon raconte avec précision sa « drôle de guerre », évoque son séjour à Nice et demande ou donne des nouvelles de certains de ses amis, dont Pierre Seghers et Léon Moussinac, avec lesquels il organise la résistance littéraire en zone sud. La lettre du 30 juillet 1942 comporte un manuscrit du poème « Art poétique », dont on ne connaît pas d’autre exemplaire et qui permet d’en rétablir le texte exact. Elles témoignent aussi de l’intérêt d’Aragon pour Matisse, qui le mènera plus tard à écrire Henri Matisse, roman. La connivence d’Aragon et de George Besson est à la fois politique et artistique. Ils participent tous deux au jury du prix Fénéon, pour lequel ils se concertent. En 1953 apparaît entre eux une divergence, Aragon prenant parti dans Les Lettres françaises pour Bernard Buffet, que George Besson considère comme une sorte d’imposteur. Les choix picturaux de George Besson vont ensuite s’écarter de ceux des critiques des Lettres françaises, au point qu’il envoie à Aragon une lettre de démission le 25 juin 1969. Mais cela ne brisera pas leur amitié, comme en témoignent les deux dernières lettres de cette correspondance.

Claire Blandin, « Aragon sur les listes noires de Pierre Brisson ? »

Critique littéraire de formation, Pierre Brisson parvient à la tête du Figaro au milieu des années 1930. Il y attire une équipe d’écrivains et d’hommes de lettres qui défendent une littérature dégagée des questions de son temps. Anti-communiste convaincu, Brisson maintient également la ligne politique du grand quotidien de la bourgeoisie française. Les pages littéraires du Figaro pratiquent donc l’attaque systématique contre la littérature de l’engagé Louis Aragon. Après la Libération, les modalités de l’épuration dans le monde des lettres concentrent les divergences entre les deux hommes. Dans la correspondance et les articles, les attaques personnelles se multiplient. Elles se développent encore avec la guerre froide et les divergences de diagnostic des deux hommes sur le destin des pays communistes d’Europe de l’Est. Il faut attendre la mort de Pierre Brisson au milieu des années 1960 pour que l’œuvre d’Aragon pénètre les colonnes du Figaro littéraire.

Chantal Duverget, « George Besson, critique d’art et collectionneur (1882-1971) »

Fils d’un fabricant de pipes de Saint-Claude (Jura), Georges-François-Noël Besson vint à Paris en 1905. Photographe de talent, il rencontra Edward Steichen. En 1908, il commanda à Van Dongen le portrait d’Adèle, sa femme. Pour décorer son appartement, il fit réaliser par Bonnard La Place Clichy, en 1912 et Le Café du Petit Poucet, en 1928. Il se lia avec Francis Jourdain, Albert Marquet, Marcel Sembat, Marcel Cachin et Paul Signac dont il devint l’exécuteur testamentaire en 1935. Avec Jourdain, il fonda la revue Les Cahiers d’aujourd’hui, qui parut de 1912 à 1914, puis de 1920 à 1924. Matisse fit, en 1917 et 1918, deux versions de son portrait. Le 21 janvier 1918, Renoir réalisa celui d’Adèle. Directeur artistique des Éditions Crès de 1925 à 1932, il exerça les mêmes fonctions pour les Éditions Braun et Cie de 1932 à 1957. Membre du Parti socialiste SFIO depuis 1912, il adhéra au Parti communiste lors du Front populaire. Durant l’entre-deux-guerres, sous le pseudonyme George Besson, il écrivit dans Commune, ainsi que dans Ce Soir et L’Humanité auxquels il collabora aussi après 1945. De 1949 à 1969, il fut surtout le chroniqueur artistique de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, dirigé par Aragon. Le 27 juin 1963, George et Adèle Besson firent donation de leur collection qui se trouve maintenant au Musée de Besançon (Doubs) et au Musée de Bagnols-sur-Cèze (Gard). George Besson décéda à Paris le 20 juin 1971. La collection Besson reflète la vision du monde d’un critique engagé dont la devise fut : « Pour l’art, pour le peuple ».

Chantal Duverget, « Besson – Aragon, une amitié politique et artistique (1935-1969) »

Dans les années 1934-36, George Besson s’implique dans l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (AÉAR). Lors de la constitution de la Maison de la Culture, rue de Navarin, le secrétaire général, Aragon, le charge d’organiser une exposition Courbet qui a lieu en juin 1936.
En avril 1935, Aragon avait écrit dans Commune le texte le plus caractéristique sur le réalisme socialiste, rejoignant Besson dans la préférence au réalisme de Courbet. Aragon devient en octobre secrétaire de rédaction de Commune et invite George Besson à y écrire de mars 1936 à juillet 1939. Dans Commune d’août 1936, Besson rendra compte des débats sur la querelle du réalisme organisés à la Maison de la Culture.
Son engagement public vaut à George Besson d’être sollicité pour écrire dans des publications liées au Parti communiste. Jusqu’en juillet 1939, ce sont au total quatre-vingt-treize articles qu’il écrira dans L’Humanité. Tout en menant de front une carrière d’éditeur et de journaliste, George Besson est présent dans les instances politiques du parti, aux côtés de son ami Marcel Cachin.
Dès l’entrée en guerre, George Besson s’était réfugié à Saint-Claude. Là, il reçoit le 20 décembre 1940 une longue lettre d’Aragon démobilisé qui lui raconte « sa » guerre et ses projets.
Sollicité par Francis Jourdain, George Besson deviendra membre du CNÉ (Comité National des Écrivains) en 1946 et le restera jusqu’en 1950. Par Aragon, George Besson est introduit dans la Société Fénéon qui récompense chaque année des artistes ou écrivains français de moins de trente-cinq ans.
Aragon l’appelle encore à ses côtés lorsqu’il redevient en 1945 codirecteur de Ce Soir. Après avoir repris en main Les Lettres Françaises en 1953, il permettra surtout à George Besson d’y assurer une chronique artistique régulière pendant vingt ans. Dans les années 50-70, Besson consacrera un grand nombre d’articles des Lettres françaises à évoquer ses souvenirs avec les novateurs de sa jeunesse : Renoir, Matisse et Bonnard.

Philippe Forest, « Aragon ou l’héroïsme sentimental »

Dans ses Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes écrit : « Discréditée par l’opinion moderne, la sentimentalité de l’amour doit être assumée par le sujet amoureux comme une transgression forte, qui le laisse seul et exposé ; par un renversement de valeurs, c’est donc cette sentimentalité qui fait aujourd’hui l’obscène de l’amour. » Si Aragon choque aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il revendique cette part de sentimentalité propre à la parole et à l’expérience humaines, qu’une doxa moderne condamne parce qu’elle y voit la forme même de l’obscène. En reprenant certaines des épigraphes –empruntées à Aragon – de son roman, Le Nouvel Amour (Gallimard, 2007), Philippe Forest propose un éloge de la sentimentalité chez Aragon.

François Gagey, « L’écriture de l’histoire dans La Mise à mort  »

Aragon nous aide à penser l’histoire. D’un militant et dignitaire communiste, disparu, selon certains, avec les espoirs et les rêves trahis qu’il a taché de défendre, cela pourrait paraître surprenant. Mais par le roman, et résolument à partir de La Mise à mort, il a tenté de penser l’histoire après « l’immense divorce  » entre l’idée et le réel. Parce qu’il permet justement de questionner ce divorce – c’est la question du réalisme –, le roman est la clé de la vérité historique, qui tient d’abord dans une formule simple : il ne saurait y avoir d’histoire sans hommes, il n’est d’histoire que d’hommes, pour et par les hommes écrite et dite.

Jérôme Meizoz, « Épuration et poésie : quand Cingria n’aime qu’Aragon ! »

En pleine période d’Épuration littéraire (1944-1953), une polémique sur des propos collaborationnistes implique l’écrivain Charles-Albert Cingria et Aragon. Derrière Cingria, chroniqueur à la NRF, c’est Jean Paulhan qui semble avoir été visé par Les Lettres françaises. Cette querelle permet de montrer que la logique des polarisations politiques ne suffit pas à commander les affinités dans le champ littéraire. C’est ici une conception de la poésie qui lie deux écrivains que par ailleurs tout sépare.

Reynald Lahanque, « Aragon et Kundera : la “lumière” de La Plaisanterie »

À travers la préface retentissante qu’il rédige pour la publication française de La Plaisanterie (fin août 1968), Aragon fait acte politique, criant sa colère face à l’écrasement du processus de démocratisation qui vient de survenir en Tchécoslovaquie. Saluant une « œuvre majeure  », il contribue à lancer à l’étranger la carrière du jeune Kundera, qui lui en sera toujours reconnaissant. Mais cette préface confère au roman une dimension politique bientôt encombrante, et fort réductrice pour qui entend ne compter que sur la puissance propre du roman à des fins de connaissance (de l’essence des situations existentielles, et non de la “réalité”, socialement et historiquement située). Surtout, elle masquait un malentendu de fond : Aragon saluait en Kundera un cadet, un écrivain communiste devenu logiquement un réformateur du socialisme, alors que celui-ci s’était déjà éloigné de tout compromis avec la politique, pour avoir entrepris cette conquête entre toutes précieuses à ses yeux, celle du « regard lucide et désabusé du romancier  ».

Jean-François Puff, « Jacques Roubaud : un “enfant perdu” d’Aragon ? »

Il existe une œuvre poétique de Jacques Roubaud antérieure à celle que le poète reconnaît comme son œuvre véritable, celle-ci ne débutant qu’en 1967, avec la publication de aux éditions Gallimard : il s’agit d’une poésie écrite dans la mouvance d’Aragon. Le jeune Roubaud est en effet influencé à la fois par la période surréaliste et par le lyrisme de la résistance ; à cela se lie son propre engagement communiste. Il publie donc des poèmes dans Europe ou Les Lettres françaises, qu’il reniera par la suite. C’est l’histoire de ces publications et de ce reniement que nous exposons ; cependant, il n’est pas possible d’en rester à des considérations purement factuelles. Le reniement ouvre un débat de poétique. Lorsque Roubaud se détache d’Aragon en effet, il le fait en revendiquant pour son propre compte la forme du sonnet, ainsi que la tradition lyrique occitane, sans en référer explicitement à son aîné. On cherche donc à exposer ce que Roubaud doit à Aragon, malgré tout, sur le point du rapport à la tradition poétique, avant de montrer en quoi il se différencie radicalement de lui.

Alain Trouvé, « Absalon ou la filiation orageuse : l’héritage aragonien dans l’œuvre de Jacques Henric »

Jacques Henric, qui appartint au groupe Tel Quel, fut l’un des fils spirituels d’Aragon avant de rompre spectaculairement avec lui au début des années 1970. Cette rupture orageuse, à la fois littéraire et politique, à la mesure peut-être d’une révolte un temps partagée, ne signe pas un effacement de la figure du Père. On peut suivre dans l’œuvre du cadet la permanence de la trace aragonienne sous deux formes. Les essais, au gré du mûrissement de leur auteur, ajoutent ou substituent à la charge, à la vision sélective dédaignant l’Aragon postsurréaliste, une réévaluation de l’œuvre saisie dans sa globalité. Dans les romans se fait jour une relation plus profonde et plus intéressante. L’invention d’un personnage de fiction, l’Absalon de Adorations perpétuelles, condense par exemple l’image du Père avec lequel on règle encore des comptes idéologiques, et celle que l’on continue d’aimer secrètement au point de chercher peut-être inconsciemment à l’imiter. Le traitement de cette figure fait en effet écho à certaines des inventions de Théâtre/Roman : récit spéculaire, transposition de la scène théâtrale dans la scène romanesque, méditation renouvelée sur les pouvoirs de la littérature.

Maryse Vassevière, « La filiation Aragon »

La question de « l’héritage » ou de l’« actualité d’Aragon » est posée en termes de filiation, de façon à l’aborder à la fois d’un point de vue scientifique, celui de la place d’Aragon dans le champ littéraire (la logique et la quête de la modernité littéraire du directeur des Lettres françaises à la fois dans un statut de père par rapport aux jeunes écrivains et de pair), et d’un point de vue plus affectif, celui des auteurs eux-mêmes qui ont pris la parole pour évoquer le souvenir de leur compagnonnage avec Aragon. Ce phénomène de filiation littéraire va engendrer des écritures croisées, dont le double exemple de Lionel Ray et de Jean Ristat est ici brièvement évoqué.

Agnès Whitfield « La traduction américaine des Voyageurs de l’Impériale »

Cet article examine les différents enjeux sociaux et esthétiques de la traduction américaine des Voyageurs de l’Impériale, partant du point de vue du projet médiateur de la traductrice elle-même, Hannah Josephson. Correspondance et autres documents à l’appui, je cherche, dans un premier temps, à cerner en fait qui était Hannah Josephson, quels ont été ses antécédents sociaux et professionnels (et vraisemblablement ses valeurs), comment elle a envisagé son rôle comme traductrice de ce texte d’Aragon, et dans quel esprit elle a entrepris le transfert linguistique et culturel du texte. Il faut dire que la formation de Josephson comme journaliste, sa connaissance du milieu éditorial new-yorkais, sa compréhension des grands thèmes du roman américain de l’époque et sa familiarité avec les tensions au sein de la gauche américaine ont tous conditionné l’accueil qu’elle a fait elle-même du livre ainsi que ses objectifs comme traductrice médiatrice. On en voit une certaine expression concrète dans la façon dont Josephson positionne Aragon comme écrivain français engagé dans son article « Poet of the War », paru en septembre 1941 dans Saturday Review of Literature, ainsi que dans la réception effective de la traduction.
Cette mise en contexte permet de mieux comprendre, dans un second temps, les décisions de Josephson sur le plan autant des choix de vocabulaire et de syntaxe, que des procédés de resserrement (coupures et élagage du texte). Il est évident que Josephson ne concevait pas son travail de traduction comme une simple opération de transfert linguistique. Son objectif principal était d’assurer le succès autant commercial que critique du livre d’Aragon aux États-Unis et elle était bien placée pour comprendre les enjeux esthétiques et sociaux du passage du livre vers le public américain. Cette hypothèse est confirmée par l’analyse de ses principales stratégies de traduction (adaptations culturelles, raccourcis, élagages, traitement des dialogues). Tout en restant très respectueuse du texte de départ, Josephson n’hésite pas, en consultation avec l’auteur dans la mesure du possible, à faire valoir ses propres talents de “editor” au sens américain de réviseur, ni à jouer un certain rôle, une fois la traduction publiée, dans la promotion du livre. En conclusion, cette façon d’aborder la traduction américaine des Voyageurs de l’Impériale permet de mieux dégager à la fois les lignes de force de la traduction, et le type de lecture qu’elle propose de l’œuvre.

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