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Pierre Raboud, « Persécuté persécuteur : l’élan vers le réel », mémoire de licence, Université de Lausanne, 2007

vendredi 19 février 2010, par C. G.

Pierre Raboud, « Persécuté persécuteur (1931) : L’élan vers le réel », Mémoire de Licence réalisé sous la direction de Jérôme Meizoz, Université de Lausanne, décembre 2007.

« Aragon a franchi une étape décisive : il sait maintenant, de science certaine, que la poésie ne puise pas sa signification seulement dans les intentions de l’auteur. Le monde est tel que chaque poème, chaque œuvre d’art y prend sens et signification et efficacité en fonction d’une bataille historique déterminée »
Roger Garaudy, L’Itinéraire Aragon, 1961.

« Non seulement aux yeux du prolétariat socialiste, la littérature ne doit pas constituer une source d’enrichissement pour des personnes ou des groupements ; mais d’une façon plus générale encore elle ne saurait être une affaire individuelle, indépendante de la cause générale du prolétariat. À bas les littérateurs sans-parti ! »
Lénine, L’Organisation du parti et la littérature de parti, 1905.

« Sartre se réfugie dans Flaubert et Aragon dans les maths.
[…] Oui d’accord ils sont émouvants mais c’est tragique quand même
[…]
Oui exactement c’est la faute du P.C.F. »
Dialogue tiré du film La Chinoisede Jean-Luc Godard, 1968.

I. Introduction

A. Problématique

Aragon rédige les différents poèmes qui composent Persécuté persécuteur au cours des années 1930 et 1931. Ils sont écrits dans une période agitée de tout point de vue. Premièrement, au niveau de sa vie personnelle, Aragon vit une crise profonde. Deuxièmement le contexte politique est explosif : les fascismes grondent en Europe, tandis qu’en URSS Staline, ayant éliminé au fur et à mesure ses opposants, a obtenu tous les pouvoirs. Ce contexte semble devoir avoir un impact direct sur Aragon et sur son œuvre. C’est plus particulièrement le parti communiste, que ce soit au niveau national ou international, qui marque de son empreinte la production littéraire du poète. L’étude de Persécuté persécuteur nécessitera donc la maîtrise de connaissances biographiques et historiques pour savoir en quoi et comment le contexte historique et politique peut peser sur les poèmes de ce recueil.

Persécuté persécuteur
a été très peu commenté, si ce n’est à sa parution, et très peu réédité [1]. L’analyse exhaustive de ce recueil semble donc bien répondre à un manque, à un vide présent dans l’étude de l’œuvre littéraire d’Aragon. L’obstacle principal qu’il faut éviter est celui de verser dans l’écueil presque toujours rencontré jusqu’à présent, celui de ne porter son attention que sur le seul “Front rouge”. Même s’il ne saurait s’agir de nier l’importance de ce poème, ce mémoire a pour volonté d’analyser le recueil dans son entier et donc d’insérer la réflexion propre à “Front rouge” dans le cadre d’une problématique concernant également les autres poèmes de Persécuté persécuteur. La meilleure façon d’éviter cet écueil est de donner premièrement un motif permettant de caractériser l’ensemble du recueil. Or ce dernier m’a paru, dès la première approche, pouvoir être considéré comme le recueil de la crise. Mais celle-ci est déjà dépassée. En effet, Aragon par sa création littéraire dépasse le simple stade de la négation. Il échappe à la mort littéraire. Dans le titre même du recueil s’exprime l’ambivalence de ces poèmes entre crise et dépassement. Aragon apparaît à la fois comme persécuté et comme persécuteur : persécuté car il est délaissé, il souffre, il doute ; persécuteur parce qu’il n’accepte pas cette situation et se tourne vers l’extérieur pour l’embrasser ou pour l’attaquer.

Deux éléments principaux constituent donc la trame de Persécuté persécuteur  : la douleur et en même temps la recherche d’un renouveau poétique. Aragon est en pleine crise, ceci pour des raisons strictement individuelles mais aussi parce que sa position au sein du champ littéraire et au sein du champ politique est devenue intenable. Ou plutôt c’est sa position au sein du champ littéraire et celle au sein du champ politique qui sont devenues inconciliables. La pratique de l’écriture surréaliste, qui passe également par l’appartenance au groupe, ne semble plus pouvoir ″cohabiter″ avec l’identité de communiste. Toutes les tentatives d’alliances entre ces deux groupes ont abouti jusqu’alors à des échecs, les communistes ignorant les surréalistes tandis que ceux-ci refusent de perdre leur totale indépendance. Les différents entre les deux groupes peuvent se résumer au fait que si les surréalistes revendiquent une certaine autonomie pour la littérature, refusent qu’elle soit jugée en fonction de critères hétéronomes, le parti communiste lui considère que le critère politique est applicable partout et que donc la littérature doit être jugée en fonction de lui. Aragon va donc tenter un ″coup de force″ afin de redéfinir sa position au sein des champs littéraires et politiques et la relation entre ces deux champs. Ce coup de force étant, dans le cas de ce mémoire, envisagé à partir du domaine littéraire, on peut le désigner par l’idée de renouveau poétique.
Si la question de la crise sera brièvement traitée, c’est surtout la dimension du renouveau que je désire explorer. Précisons tout de suite que répondant à une crise qui n’est pas uniquement poétique, ce renouveau ne saurait être strictement poétique. Néanmoins c’est cet aspect qui restera prédominant car l’objet d’étude consiste en un recueil de poèmes. Mais la notion de poétique y est bouleversée. A travers ce renouveau, ce qui apparaît, c’est une poésie qui cesserait d’être simple littérature, abstraction esthétique pour atteindre une dimension sociale. Pour qualifier ce renouveau poétique qu’Aragon met en œuvre dans ce recueil, l’expression qui me semble convenir le mieux est celle d’ « élan vers le réel ». Cette expression a pour premier avantage d’insérer la réflexion dans une diachronie. Ainsi Persécuté persécuteur se situe dans une période de transition entre le surréalisme et le réalisme socialiste qui sont considérés habituellement comme les deux grandes périodes de l’écriture d’Aragon. Le terme d’ « élan » souligne également le fait qu’il s’agit d’une période de mouvement. Aragon y déploie une recherche emplie de doutes. On ne peut parler ici d’une littérature figée autour d’un dogme. Le terme de « réel », quant à lui, permet de comprendre ce vers quoi tend ce mouvement dans son aspect général, sans le réduire au seul domaine politique. Si ce dernier apparaît évidemment comme un élément primordial, il n’en est pour autant pas le seul.
Cet élan vers le ″réel″ est déployé par Aragon sur deux niveaux. Le premier concerne le champ littéraire, il concerne certaines pratiques d’écriture comme le collage, ou encore la conception des poèmes comme journal. Le deuxième niveau a lui un rapport direct avec la société, il s’agit du ″réel″ politique. Ces deux niveaux interagissent entre eux, des choix de pratiques littéraires pouvant servir un positionnement politique, et inversement des positions politiques pouvant impliquer le choix de certaines pratiques politiques. Ce lien entre ces deux niveaux est criant lorsqu’Aragon prend Maïakovski comme modèle littéraire, ce dernier possédant une légitimité politique.
L’aspect politique présent dans les poèmes peut également être envisagé de deux façons. En effet, le premier rapport au politique s’exprime à travers des prises de positions individuelles affirmant certaines valeurs ou condamnant des injustices. Ces positions ne sont pas nouvelles dans l’écriture d’Argon. Ce qui fera la spécificité propre de Persécuté persécuteur, c’est que les prises de positions se situent maintenant dans un contexte politique et historique précis. Nous verrons qu’elles se font en fonction principalement de deux groupes spécifiques : le parti communiste et les surréalistes. Envers le premier, Aragon veut prouver qu’il partage la même idéologie en reprenant ses mots d’ordre. Pour éclaircir ce point, il sera nécessaire de connaître la politique du parti communiste à cette époque-là et la façon dont il conçoit la relation du champ littéraire au champ politique. Ceci nécessitera également d’envisager ces questions dans le domaine national et international du fait de l’influence de la Comintern [2] au sein des différents partis nationaux. Envers les surréalistes, Aragon se trouve encore dans une situation de conflit où la rupture paraît inévitable bien qu’elle ne soit pas désirée. On pourra se demander si Aragon ne cherche pas à forcer cette rupture en se compromettant définitivement aux yeux des surréalistes.
Après avoir observé ces divers éléments, il s’agira de savoir si on peut déterminer lequel d’entre eux est prépondérant. Que recherche Aragon avant tout par l’écriture de ces poèmes ? Puis finalement nous questionnerons le véritable renouveau poétique atteint par Persécuté persécuteur. Ce renouveau est une mise en question du fait même de la poésie, de son autonomie par rapport à la société. Persécuté persécuteur renouvelle la poésie au point qu’il met en question le statut même du poème. Ce bouleversement de la littérature sera illustré par la répercussion de Front rouge dans un domaine non littéraire, qui est celui du juridique. La condamnation d’Aragon pour un de ses poèmes l’arrache de la position d’écrivain autonome retiré de la société pour le jeter dans la sphère publique. Au fond, ce que l’histoire retient comme l’Affaire Aragon concerne la question de la responsabilité de l’écrivain et de la possibilité pour la littérature d’atteindre le réel.

B. Présentation du recueil

Persécuté persécuteur n’a jamais été diffusé massivement. Sa première édition en 1931 n’est destinée qu’à un public très restreint. En effet, il est imprimé par la structure d’autoédition des surréalistes, les Editions surréalistes qui servent généralement à la publication de tracts. Or l’utilisation d’une telle édition est significative. En effet, il ne s’agit pas d’une pratique courante pour Aragon. Persécuté persécuteur constitue en effet son seul livre poétique publié de cette manière. Aragon doit se contenter d’une diffusion restreinte. La brouille avec les milieux de l’édition et le recours à l’autoédition peuvent être interprétés comme des symptômes de l’évolution idéologique et littéraire d’Aragon [3]. Cette hypothèse sera brièvement envisagée dans le prochain chapitre.

La diffusion du recueil sera également retardée. Si le livre est achevé d’imprimer en octobre 1931, il n’est présent en librairie qu’à la fin du printemps 1932. Ce retard s’explique, partiellement du moins, par le risque d’interdiction du livre. En effet, un des poèmes du recueil, “Front rouge”, a déjà été prépublié dans l’édition française du premier numéro de la revue Littérature de la révolution mondiale paru le 1er juillet 1931, saisi par la police française durant le mois de novembre de cette même année, saisie qui débouchera en première instance sur l’inculpation d’Aragon en janvier 1932. Aux vues de cette diffusion particulière par son nombre d’exemplaires et par son retard, on peut juger que la réception du recueil dans son entier ne concerne que peu de gens, qui appartiennent principalement à une élite littéraire comme les critiques ou les autres membres du groupe surréaliste.
La relative discrétion de cette diffusion n’implique pas pour autant que ce recueil fut ignoré à sa parution. S’il passe inaperçu, c’est parce qu’un des poèmes qui le constitue a été prépublié et concentre l’ensemble de l’attention. Il s’agit évidemment de nouveau de Front rouge”. Les suites juridiques, le scandale que ce poème provoque, déclenchent l’Affaire Aragon, qui entraînera prises de positions et pétitions au sein du champ littéraire pour défendre ou critiquer ce poème.

Quelques précisons supplémentaires sont nécessaires concernant les conditions de réception de “Front rouge”. Notons premièrement qu’un fragment de ce poème avait déjà paru, traduit en russe, en avril 1931 dans Molodaja Gvardija. La revue La Littérature de la révolution mondiale, dans laquelle “Front rouge” apparaît pour la première fois en français, est, depuis le congrès de Kharkov en 1930, l’organe de la RAPP, organisation russe d’écrivains prolétariens. Elle paraît en quatre langues : russe, allemand, anglais et français. Cette revue est mensuelle en URSS, par contre en Allemagne et en France, deux fois moins de numéros paraissent. Les éditions allemandes et françaises sont constituées par une sélection des textes présents dans l’exemplaire russe, agrémentée d’études spécifiques au pays dans lequel la revue est diffusée. Les textes en question sont généralement soit des productions littéraires (poésies, nouvelles) soit des études [4]. Si la réception de “Front rouge” est fort mouvementée en France, sa diffusion en URSS ne fit que peu de bruit. Néanmoins ce poème plut aux instances de Moscou qui en reconnurent le mérite à Aragon.
Deux autres poèmes présents dans Persécuté persécuteur ont également paru en revue avant la diffusion du recueil en librairie. Il s’agit de “Demi-dieu” et de “Tant pis pour moi”. Tous deux apparaissent dans le numéro 4 du Surréalisme au service de la révolution, en décembre 1931. Cette revue a été créée par le groupe surréaliste en juillet 1930. Elle a alors remplacé leur revue précédente, La Révolution Surréaliste. Ce changement de nom manifeste la nouvelle orientation prise par le surréalisme depuis le Second Manifeste du surréalisme, écrit par Breton en fin 1929 et l’exclusion de plusieurs membres importants du groupe : Desnos, Soupault et Artaud, entre autres. Le surréalisme s’oriente alors vers une politisation du mouvement et vers un rejet renouvelé de la commercialisation de l’art. Jacqueline Leiner caractérise ainsi l’état d’esprit du groupe alors en vigueur : « Les surréalistes de cette époque sont, dans leur ensemble, très absorbés par les débats sur Hegel, sur la reconnaissance du matérialisme dialectique comme seule philosophie révolutionnaire » [5]. Le mouvement surréaliste porte ainsi son attention vers une pensée politique, ayant pour fin la révolution, et matérialiste, la révolution étant conçue comme sociale et économique.

En observant la structure générale du recueil, on peut remarquer qu’il commence par le poème le plus polémique, “Front rouge”. Cette première place s’explique par la chronologie de la rédaction. En effet, c’est le seul poème qu’Aragon ait écrit dans l’année 1930, tous les autres poèmes datant de 1931. C’est la raison qu’évoque Aragon pour légitimer l’isolement de “Front rouge” hors du recueil dans la reprise du poème dans L’Œuvre poétique. Je pense néanmoins que cette raison sert en fait d’alibi à Aragon [6]. En effet, lorsqu’il reprend alors “Front rouge”, il tient à souligner le fait qu’il regrette ce poème. Ainsi la préface à “Front rouge”, écrite en 1975, s’intitule « ce poème que je déteste » [7]. L’exclusion du poème hors du recueil aurait pour fonction de le présenter comme un accident isolé et d’éviter toute insertion dans une logique plus générale, qu’est celle d’un recueil. Si on ne peut pas découvrir l’intention de l’auteur, il est nécessaire de prendre en compte le fait qu’Aragon a un rapport particulier à sa propre histoire et à l’histoire de son œuvre. Particulier, parce qu’il cherche à les contrôler un maximum allant parfois jusqu’à réécrire des passages. C’est ce qu’il fait à plusieurs reprises dans L’œuvre poétique et notamment donc quand il présente “Front rouge”.
Les deux autres poèmes qui ont été prépubliés en revue, “Demi-dieu” et “Tant pis pour moi”, n’ont quant à eux pas de placement spécifique au sein du recueil. Dès la première lecture, on peut observer une particularité significative dans l’ordre des poèmes. En effet, le recueil est encadré par les deux poèmes les plus violents, les plus provocateurs. Ainsi il commence par “Front rouge” avec ses exhortations au meurtre des ″sociaux-fascistes″ (« Feu sur les ours savants de la social-démocratie ») et se termine par “Prélude au temps des cerises” qui glorifie la police politique soviétique, « VIVE LE GUEPEOU ». Cette formule est même le vers par lequel se termine le recueil. Si le choix de faire commencer Persécuté persécuteur parFront rouge peut se dissimuler derrière l’alibi chronologique, ce ne peut être le cas en ce qui concerne la place du Prélude au temps des cerises. Ainsi par ce choix effectué dans l’ordre des poèmes, Aragon cherche bien à mettre en évidence les poèmes les plus directement polémiques du recueil, ceux qui contiennent les mots d’ordre politiques les plus violents.

II. Le cœur qui se déchire
Cette partie va présenter dans un premier temps les différents éléments qui marquent la crise que vit Aragon pour ensuite montrer comment ces événements biographiques apparaissent au sein des différents poèmes de Persécuté persécuteur.

A. Une vie en crise

Le mouvement surréaliste

Il ne s’agit pas ici de présenter une biographie complète d’Aragon mais d’apporter les connaissances directement en lien avec les poèmes étudiés. Aragon est isolé au sein du champ littéraire. Il a rompu avec les Editions Gallimard et ne trouve plus personne pour éditer ses livres. « Nous en sommes là nous autres surréalistes, mais on nous traite avec de nouvelles méthodes. C’est ainsi par exemple que Crevel et moi-même ne pouvons plus être imprimés » [8]. Cette exclusion reste néanmoins la conséquence de la volonté des surréalistes, dont Aragon, de rompre avec toute marchandisation de l’art, qui passe par le scandale et le rejet de tous membres cédant à des formes de littérature plus rémunératrices [9]. De plus depuis la politisation progressive du mouvement, les critiques et maisons d’éditions littéraires tendent à s’éloigner du groupe et à ignorer leurs diverses manifestations [10].
Mais si Aragon paraît isolé au sein du champ littéraire, il fait néanmoins partie d’un groupe littéraire, même si ce dernier est lui même en position d’infériorité au sein du champ. Mais la cohésion du mouvement surréaliste est alors loin d’être parfaite. Il existe de fortes tensions, notamment avec Aragon. La plus importante concerne la conception du roman comme genre. En effet, les surréalistes condamnent fermement le genre romanesque [11]. Ils le critiquent car il représente une littérature rentable et consensuelle en tant que modèle dominant du champ littéraire [12]. Ils opposent à ce genre la poésie ; Aragon, quant à lui, ressent une véritable ″volonté de roman″ [13].
Déjà entre quatre et huit ans, il a écrit plusieurs romans [14]. Et surtout plus récemment, entre 1923 et 1927, il s’est attelé à l’écriture d’un roman intitulé La Défense de l’infini, qui selon l’auteur était constitué d’environ mille cinq cents feuillets [15]. Or les surréalistes sont hostiles à ce projet de roman. Breton, lors d’une séance du groupe dira même : « On m’a dit qu’Aragon poursuivait une activité littéraire : la publication par exemple, d’un ouvrage de 6 volumes à la N.R.F. intitulé Défense de l’infini. Je n’en vois pas personnellement la nécessité. Les passages que j’en connais ne me donnent pas une envie folle de connaître le reste. » [16]. Cette condamnation stricte du genre romanesque par les surréalistes fut une des raisons qui poussèrent Aragon à brûler une grande partie des feuillets de Défense de l’infini dans sa chambre d’hôtel à Madrid en automne 1927 [17]. On peut donc bien estimer que derrière l’apparence d’harmonie du groupe surréaliste, il existe des tensions entre Aragon et les autres membres, notamment Breton.

À ces tensions entre amis s’ajoutent une période de troubles amoureux pour Aragon. Il sort de deux échecs avec Elisabeth de Lanux, qui lui préfère son ami Drieu La Rochelle, et Denise Lévy, qui est devenue l’épouse de Pierre Naville, membre du groupe surréaliste. Mais la relation la plus mouvementée que connut Aragon fut celle qu’il noua avec Nancy Cunard entre 1926 et 1928. Avec elle, Aragon connaît une véritable passion mais souffre de ses multiples infidélités. Aragon se trouve donc bien en 1928 dans une situation de crise personnelle intense, son cœur brisé, son roman brûlé. C’est alors qu’il tente de se suicider en septembre 1928 à Venise.
Après cette tentative ratée, la situation d’Aragon s’améliore. C’est en effet en novembre de cette même année 1928, c’est-à-dire deux mois après sa tentative de suicide, qu’Aragon rencontre Elsa Triolet, avec laquelle il mènera une vie commune dès le mois de janvier 1929, qui ne cessera qu’au moment de la mort d’Elsa en 1970. C’est d’ailleurs à elle qu’il dédiera Persécuté persécuteur. Néanmoins, les douleurs des relations passées restent vivaces en 1931, d’autant plus qu’Aragon ne cessa pas de ″voir″ Nancy Cunard après la rencontre d’Elsa. [18] L’amour avec cette dernière ne se vivra pas non plus dans la facilité, le couple devenu pauvre, ne vivant que de la vente de colliers confectionnés par Elsa et démarchés par Aragon.

Les surréalistes et le parti communiste

Si j’ai déjà mentionné l’état des relations entre Aragon et les surréalistes, ainsi qu’avec ses amours, il reste à présenter quels sont ses rapports avec le parti communiste. Ce n’est pas le propos ici de retracer dans tous les détails l’évolution des relations entre les surréalistes et le parti communiste français, évolution faite de rejets et d’accords successifs. Il s’agira de présenter brièvement l’orientation du groupe surréaliste vers le communisme, en se concentrant sur les éléments concernant directement Aragon.
On peut approximativement désigner l’année 1925 comme marquant le début de la radicalisation politique du mouvement surréaliste. C’est en effet durant cette année que les surréalistes prennent publiquement position contre la guerre du Rif, où les troupes françaises luttent contre les forces indépendantistes marocaines. Toujours en 1925, les surréalistes se rapprochent de la revue Clarté. Cette dernière est proche du parti communiste tout en en restant indépendante. Il ne faut pas interpréter cette indépendance comme le signe d’un choix de neutralité, comme c’est le cas pour Monde, la revue de Barbusse. Au contraire, Clarté se veut la garante de la ligne communiste pure, participant alors de ce qu’on désigne habituellement par le terme de ″gauchisme″. Clarté est une revue intellectuelle, qui regroupe aussi bien des écrits politiques que des critiques littéraires ou artistiques. Son but principal est « la critique de l’activité intellectuelle bourgeoise » [19].
Le rapprochement entre surréaliste et clartéiste va aller jusqu’à une volonté de fusion en novembre 1925. Une telle proximité avec une revue para-communiste démontre bien la politisation du mouvement surréaliste qui est en cours. Celle-ci sera également marquée par le texte commun publié dans l’Humanité du 15 octobre 1925, La Révolution d’abord et toujours. Ce manifeste reconnaît la conception matérielle de la révolution comme seule conception valable : « Nous ne sommes pas des utopistes : cette Révolution nous ne la concevons que sous sa forme sociale » [20]. Les surréalistes signent également dans l’Humanité, revue qui constitue l’organe officiel du parti communiste français, l’appel lancé par Barbusse destiné aux travailleurs intellectuels leur demandant de prendre position face à la guerre qui a lieu au Maroc [21]. C’est également le cas pour d’autres appels parus dans l’Humanité réagissant entre autres à la situation politique en Pologne (8 août 1925), en Roumanie (28 août 1925) et en Hongrie (17 octobre 1925).
Aragon fait à chaque fois partie des signataires de ces différents appels et manifestes. En septembre 1925, il rompt définitivement avec son ami Drieu La Rochelle qui critique son engagement politique. En novembre de la même année, il écrit un article pour le numéro de Clarté conçu en commun avec les surréalistes le 30 novembre 1925, dont le titre est Le prolétariat de l’esprit. Dans cet article, il est question de la conscience de classe chez les intellectuels. Aragon s’efforce d’y utiliser un vocabulaire marxiste. Il tâchera d’ailleurs à partir de ce moment-là de multiplier les preuves de la bonne foi de son engagement, signant notamment un article sur Marx pour Clarté en 1927 [22].
C’est finalement en 1927 qu’Aragon adhérera au parti communiste français, le 6 janvier. Il semble peu utile de revenir sur sa première tentative d’adhésion en compagnie de Breton en janvier 1921, à laquelle ils renoncèrent à cause de l’aspect peu avenant du communiste qu’ils rencontrèrent. L’adhésion d’Aragon en 1927 n’est pas solitaire. Il est précédé par Pierre Naville, Benjamin Péret et Paul Eluard. Breton et Pierre Unik l’imitent rapidement. Mais contrairement à lui, la plupart d’entre eux ne resteront que peu de temps au parti. Breton et Eluard quittent le parti quelque mois après leur adhésion. Naville, en février 1928, et Péret, quant à eux, seront exclus pour leur appartenance à l’opposition trotskiste. Aragon, pour rendre cohérente son adhésion, décide de rompre avec son mécène, le couturier Jacques Doucet le 15 janvier 1927. Il perd ainsi sa principale source de revenus.

[lire l’intégralité du mémoire sur le fichier word joint - en bas de la page]

Notes

[1] Première édition en 1932 aux Editions surréalistes ; le stock des invendus de cette première édition a été racheté par Denoël et Steele qui le diffuse en 1934 ; le texte est repris par Aragon ensuite dans L’œuvre poétique en 1975 ; puis le recueil est réédité chez Stock en 1998. Enfin le texte dans son ensemble est présent dans le tome I des Œuvres poétiques complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, publié en 2007.

[2] Tout au long du travail, j’utiliserai indifféremment les termes (Comintern( (je choisis ici l’orthographe proposée par Pierre Broué (1997) qui est à mon sens le plus correct), (Internationale Communiste(et (Troisième Internationale(.

[3] Barbarant Olivier, « Notice de Persécuté persécuteur », in ARAGON Louis, Œuvres poétiques complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, pp. 1360-1361.

[4] Morel J.-P. (1986), p.392.

[5] Leiner J. « Les chevaliers du graal au service de Marx », préface du Surréalisme Au Service De La Révolution, collection complète (1976), p. x.

[6] Barbarant Olivier, « Notice de Persécuté persécuteur », in ARAGON Louis, Œuvres poétiques complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade (2007), pp. 1362.

[7] Aragon L. L’œuvre poétique, Tome II (1989), p. 497.

[8] Aragon L., « Le surréalisme et le devenir révolutionnaire », in Le Surréalisme au service de la révolution, n°3, décembre 1931, (1976), p.3.

[9] Bandier N. (1999), p.309-340.

[10] Bandier N. (1999), p. 364.

[11] Chénieux-Gendron J., Le surréalisme et le roman : 1922-1950 (1983), L’Age d’homme

[12] Bandier N. (1999), p. 16 et 77.

[13] Aragon, L. Le libertinage (1997), p.35.

[14] Idem, p.11.

[15] Idem, p.36.

[16] « Notice de La Défense de l’infini » in Aragon L., Œuvres romanesques complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade, (2000), p. 1170.

[17] Idem, p. 1157.

[18] Idem, p. 1177.

[19] Racine N. (1967), p 489.

[20] Tracts surréalistes et déclarations collectives, Tome I, (1980), p.56.

[21] Idem, pp. 51-52.

[22] Cuénot A. (1998).

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