Érita : Équipe de Recherche Interdisciplinaire Triolet / Aragon
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Première journée des jeunes chercheurs sur Aragon et Elsa Triolet (22 janvier 2011)

Programme et résumé des communications

mardi 4 janvier 2011, par C. G.

Première Journée des jeunes chercheurs sur Elsa Triolet et Aragon (2011)

Organisé par l’ÉRITA (Équipe de Recherche Interdisciplinaire sur Elsa Triolet et Aragon)

Coordination : Corinne Grenouillet (Université de Strasbourg - EA 1337)

Samedi 22 janvier 2011

LIEU
Institut national des langues et des civilisations orientales (INALCO)
Site d’enseignement de la Belle Gabrielle - Recherche et Études doctorales 49 bis avenue de la Belle Gabrielle 75012 Paris

RER A  : station Nogent-sur-Marne
Autobus :

- ligne 112 (au château de Vincennes) arrêt Mortemart

- lignes 114, 210 (au château de Vincennes) - arrêt RER-Nogent
Rue de la Belle Gabrielle :
La rue est en sens unique. Dans le sens des voitures, le côté gauche c’est Nogent avec des n° pairs et impairs, le côté droit c’est Paris avec des n° impairs et bis uniquement

9 h 45 - Informations sur les activités de l’association ERITA et les actualités aragoniennes et triolettiennes.

10 h 15 - Marie-France Boireau (doctorante, U. de Nancy – dir. Reynald Lahanque) : « La guerre de Troie n’aura pas lieu, et pourtant… Le sentiment du tragique dans les premiers romans du Monde réel  »
Parler de fatalité quand on aborde un écrivain se réclamant de la pensée marxiste peut sembler une gageure ; on se souvient de la célèbre phrase de Marx affirmant que ce sont les hommes qui font l’Histoire, même s’ils agissent dans des circonstances qu’ils n’ont pas choisies [1]. Cependant, dans l’œuvre romanesque d’Aragon, et notamment dans les romans du Monde réel, il semble que la pensée du romancier soit plus complexe et que la hantise de la tragédie qu’est la guerre structure ces romans : la diégèse des Cloches de Bâle s’achève en 1912 ; celle des Beaux Quartiers va jusqu’en 1913 ; enfin celle des Voyageurs court jusqu’en 1914, alors que le temps de l’écriture rejoint le temps de la diégèse puisqu’Aragon termine son roman à la veille de la seconde guerre mondiale.
Tout cela est bien connu, mais montre comment les trois premiers romans du cycle sont orientés vers la guerre. Cela toutefois ne permet pas de justifier notre titre. Nous allons essayer de démontrer comment le romancier articule la recherche des causes pour comprendre l’événement Grande guerre, tout en laissant sourdre, dans un certain nombre de détails du texte, la hantise de la fatalité de la guerre, d’autant qu’en 1936, au moment où il publie Les Beaux Quartiers, Aragon sent monter le péril fasciste qui pourrait mener à une seconde guerre, même si l’Histoire ne se répète pas.
1. La guerre n’est pas fatale puisqu’on peut en rechercher les causes et comprendre l’événement.
Après avoir construit l’objet « Grande guerre » à partir des conflits coloniaux, du nationalisme revanchard des militaires, celui généré par la crise sociale, le roman Les Cloches de Bâle propose une lecture de cet objet en mettant en relation, dans une approche synthétique originale, la question coloniale, le nationalisme et la politique intérieure française, la responsabilité n’incombant pas à un pays mais à un système, l’impérialisme, et à une politique, celle de la social-démocratie qui a trahi ses idéaux. Dans Les Beaux Quartiers, l’accent est davantage mis sur la montée du nationalisme.
2. Cependant, au-delà de l’analyse des causes, plane la hantise du fatum
- La hantise de la fatalité dans Les Cloches de Bâle
Elle est particulièrement sensible dans la dernière partie du roman, qui s’intitule pourtant Clara, du nom de la grande militante socialiste Clara Zetkin. Le romancier cède à « l’illusion rétrospective de la fatalité » (R. Aron) en ne respectant ni l’horizon d’attente (au sens de historiens), ni le champ d’expérience des personnages.
Ce sont les cloches elles-mêmes qui suggèrent cette fatalité de la guerre. Elles portent tout le poids du passé, de ce passé qui envahit le présent, le corrode, le poids des morts, des rancunes anciennes, des rivalités jamais réglées ; il faudrait, comme le dit Marx, laisser les morts enterrer les morts, mais les cloches disent autre chose ; le lieu aussi dit autre chose, cette cathédrale de Bâle où a eu lieu un concile qui devait sceller l’union des églises d’Occident et d’Orient, et qui en fait n’a pu empêcher la désunion, pas plus que le congrès de 1912 ne pourra permettre de trouver des stratégies communes pour empêcher la guerre, en raison même de la désunion des différents partis socialistes. Le mot « tragédie » est prononcé par le narrateur qui, brisant l’horizon d’attente des contemporains du congrès, donne à voir, dans une vision hallucinée, ce qui va se passer, la boucherie qui se prépare ; le commentaire du discours de Jaurès est traversé par cette hantise de la fatalité, comme si l’action des hommes ne pouvait arrêter la machine infernale, ne pouvait empêcher les portes de la guerre de s’ouvrir : les mots de Jaurès sont ainsi commentés : « bal des mots, balle des sons » (commentaire). Et il faudra au romancier opérer un saut temporel pour passer de 1912 à 1920, du congrès de Bâle à celui de Tours qui vit la naissance du PCF, congrès où Clara Zetkin fut aussi présente, pour que le sentiment de fatalité ne domine pas la fin du roman, pour que les yeux bleus de Clara illuminent le futur. L’ellipse temporelle 1912-1920 permet de se situer au-delà de la tragédie et permet au narrateur, qui se confond alors avec l’auteur, de lancer son appel au lecteur, qui sort alors du roman pour entrer dans l’Histoire et qui est sollicité pour changer ce monde mal fait, pour devenir un acteur de l’Histoire.

- Dans Les Beaux Quartiers, la guerre est omniprésente dès le début du roman avec l’odeur du chocolat associée à l’odeur de la mort, « une odeur douce et pénétrante comme la gangrène sur les champs de bataille  [2] ». Ce sont essentiellement les images qui rendent compte de cette présence, images du sang dans les Halles (reprendre analyse).
Conclusion : Aragon affirme que le roman est « un langage qui ne dit pas seulement ce qu’il dit mais autre chose encore, au-delà  [3] » ; il nous semble que dans cet au-delà s’inscrit cette hantise de la fatalité de la guerre que le penseur marxiste, le militant, repousse, comme le romancier qui exhorte son lecteur, sans toutefois faire disparaître cette ambiguïté du roman qui en fait une œuvre ouverte au sens où l’entend U. Eco, et non pas, comme on l’a trop souvent dit, une œuvre à thèse.

11 h 15 - Aurore Peyroles (doctorante, Paris 13, dir : Anne Tomiche), « Bons » et « mauvais » récits : Les Communistes , roman de la « contre-scénarisation »
« Bons » versus « mauvais » récits, ainsi pourrait-on résumer – certes hâtivement et de façon lapidaire – cette immense fresque que sont Les Communistes. Dénonçant sans relâche les histoires et les discours mensongers produits par des pouvoirs manipulateurs, le dernier roman du Monde réel se présente comme une vaste entreprise de démystification, mettant à nu ce que les récits trompeurs dissimulaient, accusant d’un même geste la réalité mise au jour et les histoires qui la maintenaient dans l’ombre. Les histoires racontées par les puissants et complaisamment relayées par la presse majoritaire sont rendues à ce qu’elles sont, des mensonges extraordinairement néfastes. Mais cette dénonciation des récits dominants, rendus à leur rôle idéologique de manipulation, n’implique aucunement de renoncer au récit lui-même pour se faire entendre. Les personnages appartenant au « bon camp », eux aussi, racontent des histoires, eux aussi font confiance aux pouvoirs de la narration pour jouer un rôle d’influence politique, à l’image bien sûr d’Aragon romancier. Seulement, différence de taille, ce dernier réinvestit la forme narrative pour lui assigner d’autres fins : les récits ne serviront plus le maintien au pouvoir des puissants, mais, au contraire, leur contestation. Les Communistes opposent aux histoires dénoncées comme mensongères d’autres histoires, présentées comme fidèles à la vérité des faits et porteuses d’une vision politique contraire aux doctrines des pouvoirs en place. Ils dénoncent les faux mythes, fondés sur une parole autoritaire, et en réinventent de nouveaux, « communistes », appelant la réflexion collaborative du lecteur, tant il est vrai qu’il n’est « nullement mauvais en soi de ‘se raconter des histoires’ : tout dépend de ce à quoi tendent ces histoires [4] ».
La détente est double, et c’est ce double mouvement que permet de saisir la notion de « contre-scénarisation » forgée par Yves Citton. La « contre-scénarisation » est un mot d’ordre visant à opposer aux récits aussi majoritaires qu’influents, d’autres types de récits, aussi puissants que les premiers à « scénariser les conduites », mais dans un sens contraire : principes autres, contenu autre, énonciation autre, autant de moyens de se distinguer des histoires controuvées par les adversaires. À la fois dénonciation et réinvestissement du récit, Les Communistes soulignent la nécessité de mettre à distance les mises en scène et les histoires diffusées par les différents pouvoirs – politique, militaire, industriel, économique –, en même temps qu’il exploite l’efficacité des procédés dénoncés en les utilisant à contre-courant, promouvant ceux qui étaient la cible des récits dominants et accusant ceux qui en étaient les héros, élaborant aussi un nouveau rapport au destinataire.
L’affrontement des deux camps antagonistes – dominants et dominés – n’a pas lieu que dans les rues ou au parlement : il se déplace sur la scène narrative et prend aussi la forme d’une rivalité des histoires. La victoire reviendra au camp qui élaborera les meilleures, les plus prenantes et les plus convaincantes ; Les Communistes comptent bien contribuer à ce combat narratif aux enjeux considérables, à la mesure des pouvoirs prescriptifs de « scénarisation » que possède le récit. L’élaboration d’un récit communiste efficace – se distinguant de son adversaire tant par le contenu que par la forme – apparaît comme une nécessité politique capitale, et c’est elle qu’accomplit le dernier roman du « Monde réel ».

Déjeuner

Séance de l’après-midi

14 h 15 - Claudine Monteil (écrivain, historienne, Paris), « Elsa Triolet et Simone de Beauvoir, deux créatrices témoins de leur siècle »
Toutes deux ont marqué le XXe siècle par leurs écrits, leurs vies, et leurs engagements. Elles se sont croisées et je pus mesurer, dans mon amitié avec Simone de Beauvoir, combien Elsa Triolet était présente dans l’esprit de Simone de Beauvoir notamment sur les questions de création littéraire. Chacune mentionne l’autre, Elsa Triolet dans ses Lettres à Lili Brik et Simone de Beauvoir dans La Force des Choses. Leur histoire littéraire et politique mérite qu’on étudie ensemble les deux parcours.
Elsa Triolet reste lue et étudiée même si nombre de ses textes sont aujourd’hui difficilement accessibles. Des collèges et médiathèques portent son nom. L’ensemble de ses ouvrages est cependant moins disponible que ceux de Beauvoir, dont la célébration du centenaire de sa naissance en 2008 a donné un nouvel élan à sa notoriété. Le rayonnement international de Beauvoir bénéficie de son rôle au sein des mouvements pour les droits des femmes de par le monde. Des États-unis à l’Iran, où de nombreux sites Internet la mentionnent, jusque dans les instances internationales, Simone de Beauvoir reste une référence. Elle est citée tant pour Le Deuxième Sexe que pour La Vieillesse, essai majeur sur la condition des personnes âgées.
L’œuvre plus intimiste d’Elsa Triolet ne lui a pas permis, à ce stade, d’acquérir une résonance aussi large que celle de Beauvoir. La chute du Mur de Berlin en 1989, sept ans après la disparition d’Aragon, puis celle du communisme, a sans doute contribué à la mise à l’écart de ses écrits.
En dépit du dynamisme de la Fondation Aragon-Elsa Triolet, des manifestations sur son lieu de mémoire, le Moulin de Saint-Arnoult en Yvelines, du travail remarquable et constant de Jean Ristat, l’omerta qui règne parfois sur l’œuvre de Triolet risque, à terme, de la réduire au rôle d’une muse alors que ses écrits méritent d’être redécouverts.
Ce serait le résultat d’une conception classique et patriarcale à l’égard des femmes créatrices, sachant que Beauvoir est également peu enseignée dans les lycées. Le principal ouvrage étudié se résume souvent aux Mémoires d’Une Jeune Fille rangée, et, rarement aux pages fondamentales du Deuxième Sexe sans mentionner Les Mandarins ou Une mort très douce. Le monde universitaire français est peu favorable à des doctorats consacrés uniquement à Beauvoir. La volonté de réduire Elsa Triolet et Simone de Beauvoir, toutes deux femmes de caractère, à de simples compagnes, risque une fois encore de faire plonger leurs œuvres dans l’ombre.

15 h 15 - Erwan Caulet (doctorant, Paris 1 – Sorbonne, dir. Pascal Ory) « Portrait de groupe avec Aragon »
L’idée est d’examiner, dans cette communication, le cas singulier d’Aragon au prisme de ma recherche.
Celle-ci porte sur la restitution de la « culture littéraire » communiste via l’examen de la chronique littéraire communiste. Il s’agit par ce concept de saisir
la manière dont les communistes classent les livres, lesquels ils retiennent, mettent en avant, excluent, selon quels critères… ;
de restituer, plus largement, le mode de production de savoirs, ici littéraires, dans le régime de production « contraint » communiste, c’est-à-dire ce qu’est être critique littéraire communiste, ce qu’est être intellectuel et communiste.
Dans cette perspective, il s’agit de poser, pour Aragon, une série de jalons sur son insertion dans un tel cadre d’ensemble : sa conformité à celui-ci ; sa distance à lui, son insertion dans la dynamique d’ensemble (par exemple en 1946 avec la polémique avec Garaudy…), bref les signes de son appartenance, de son allégeance. Le regard porté sur Aragon se décentre : non plus Aragon en tant que tel mais Aragon depuis/au miroir de son appartenance à la critique littéraire communiste prise dans son ensemble ; d’où cette idée d’un « portrait de groupe avec Aragon ».
L’interrogation porte sur la séquence chronologique de l’après-guerre, celle où le « champ littéraire » communiste est le plus structuré : revues, maisons d’édition… ; celle où la « contrainte » est la plus pesante –c’est la Guerre froide. Mais jusqu’en 1952 seulement, toutefois. Pour une raison pratique –l’état d’avancement de mon travail– et une raison « conjoncturelle » : je réserve la séquence chronologique suivante, l’après 1953-1954 pour le colloque sur les Lettres françaises… Le corpus considéré s’appuie, principalement, sur les cinq titres suivants : l’Humanité, la Nouvelle Critique, la Pensée et surtout Europe et les Lettres françaises  ; j’exploiterai aussi l’inventaire de Maryse Vassevière dans RCAET n° 9.
Deux axes sont envisagés pour le moment, autour de l’insertion d’Aragon dans la « pensée d’orthodoxie » caractéristique de la chronique littéraire communiste, d’une part ; autour de son rapport au profil bibliographique d’ensemble de la critique littéraire communiste, d’autre part.

Notes

[1] Marx, Le Dix Huit Brumaire de Louis Bonaparte

[2] Les Beaux Quartiers, Œuvres romanesques, édition de la Pléiade, t. 2, p. 49.

[3] La Fin du Monde réel, p. 620

[4] Yves Citton, Mythocratie – Storytelling et imaginaire de gauche, Paris, Éditions Amsterdam, 2010, p. 77.

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