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Marie-France Boireau-Bachelier, Discours de soutenance (Aragon, romancier penseur de l’Histoire, thèse soutenue le 21 septembre 2012 à Nancy, sous la direction de Reynald Lahanque)

samedi 29 septembre 2012, par C. G.

Boireau-Bachelier Marie-France, Aragon, romancier penseur de l’Histoire , thèse soutenue le 21 septembre 2012 à Nancy, sous la direction de Reynald Lahanque.

Discours de soutenance

Le texte est également disponible ci-dessous en version pdf téléchargeable

Monsieur le Président, Monsieur le Directeur, Messieurs les Professeurs, j’ai l’honneur de soutenir cette thèse devant vous, en un jour qui est historique, non pas en raison de cette soutenance, mais parce que le 21 septembre 1792, c’est le jour où la Convention abolit la royauté et qu’est proclamée la République. C’est peut-être un jour faste pour parler d’Histoire, celle de la IIIe République, une histoire revisitée par l’imaginaire d’un romancier, Aragon.
Pour présenter cette thèse, j’aborderai successivement les points suivants :

- tout d’abord, j’expliciterai la genèse du projet

- avant de préciser les enjeux du choix d’un tel sujet

- les difficultés rencontrées et les moyens mis en œuvre pour les surmonter

- les résultats de cette recherche

- je conclurai sur les liens qui se sont tissés et qui se tissent de plus en plus fortement actuellement entre histoire et littérature avant de me situer moi-même par rapport à ce travail.

La genèse du projet
Dans l’introduction, j’évoque un « travail rêvé de longue date, une promesse que l’on s’est faite, un parcours à achever, un défi à relever ». Je voudrais apporter quelques compléments pour expliciter l’itinéraire qui me mène aujourd’hui devant vous alors que ma carrière de professeur est derrière moi.

- « un travail rêvé de longue date » : tout d’abord parce qu’il y a fort longtemps que les relations entre les écrivains et l’Histoire m’intéressent, sans doute en raison de ma double formation littéraire et historienne. Cet intérêt a été conforté par le fait que mon maître ès littérature M.-C. Bancquart, à laquelle je voudrais aujourd’hui rendre ici hommage, a beaucoup travaillé sur cette relation. J’ai d’ailleurs réalisé, sous sa direction, un mémoire de maîtrise sur un écrivain qu’Aragon ne renie pas, Maurice Barrès.
Cependant, ce n’est pas sur ce sujet que j’avais envisagé, au sortir de l’agrégation, de réaliser, toujours sous la direction de M.-C. Bancquart une thèse, mais sur le cliché dans l’œuvre surréaliste d’Aragon. Ce sujet m’avait été suggéré par la fameuse phrase d’André Breton affirmant : « la médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ?  » (Point du jour). Pour des raisons personnelles et professionnelles, ce projet n’a pu être mené à bien et comme je n’aime pas les choses inachevées, j’ai continué à y penser comme à une « promesse que l’on s’est faite ».
J’y ai particulièrement pensé, il y a 4 ans, quand j’ai achevé mon travail de professeur de classes préparatoires et que la problématique mise au programme était « Penser l’Histoire ». J’y ai vu un signe de la vie, sinon du destin - ce goût des signes, sans doute une influence sur moi du surréalisme ! - car je retrouvais là ma double formation, l’occasion de poursuivre un dialogue déjà amorcé lors de mes études et de mes premiers travaux sur Maurice Barrès, l’occasion de travailler sur les liens fort complexes qui existent entre la création romanesque d’Aragon et des événements historiques fondamentaux, que ce soit celui de la Grande Guerre, ou les périodes qui l’ont précédée, à partir des années 80 et celles qui l’ont suivie, jusqu’à la deuxième guerre mondiale.

Les enjeux liés au choix d’un tel sujet
Pourquoi la pensée de l’Histoire ?
Parce qu’Aragon a revendiqué l’appellation de roman historique pour ses romans, en disant par ailleurs, notamment à partir des années 60, le plus grand mal des historiens allant jusqu’à affirmer que sa « démarche était à l’inverse de l’historien » (Aragon parle avec Dominique Arban, Seghers, 1968, p.160), ajoutant que « celui qui prétend écrire l’histoire regarde les faits comme des choses qui ne le concernent point, en construisant ce qu’il tient pour vérité objective  ». Il reproche aux historiens ce qui est nommé dans un roman contemporain « le confort d’un futur impensable », impensable pour ceux qui ne pouvaient connaitre ce futur au moment où ils vivaient les événements. J’ai donc eu la curiosité d’aller voir comment lui, romancier et militant politique, engagé dans l’Histoire, comment en tant que romancier il pensait et donc écrivait l’Histoire, ou plutôt écrivait et donc pensait l’Histoire.
J’en arrive donc à la question essentielle, qui est au cœur même du travail que je présente cet après-midi : le romancier Aragon propose-t-il une vision singulière de l’Histoire, irréductible aux leçons politiques dont il est familier, autrement dit irréductible aux déclarations du militant ? La question étant suggérée par Aragon lui-même qui dit dans La Fin du « Monde réel » que le roman est « un langage qui ne dit pas seulement ce qu’il dit mais autre chose encore, au-delà  ». C’est cet « au-delà » qui a fait l’objet de mes investigations. J’ai considéré cet « au-delà » non pas comme une sorte d’impensé du texte mais comme étant construit par le genre romanesque lui-même, par la poétique romanesque même.
Des travaux, notamment ceux incontournables de Suzanne Ravis sur Le Temps dans l’œuvre romanesque d’Aragon ont déjà approché la question de la temporalité historique ; je pense également aux travaux de Reynald Lahanque sur le réalisme socialiste, de Corinne Grenouillet sur la question juive, sur les figures féministes dans Les Cloches de Bâle. Mais il m’a semblé qu’il fallait aborder ces questions et bien d’autres sur plusieurs romans du Monde réel, ou plus exactement les quatre premiers quand la distance entre le moment de l’écriture et le temps de la diégèse permet un travail d’accommodation, au sens optique du terme. Voilà pourquoi Les Communistes ne figurent pas dans mon corpus. Je reviendrai sur ce point et m’en expliquerai.
L’étude des quatre romans permet de poser la question de l’évolution - ou de la non évolution - de la pensée de l’Histoire. L’hypothèse la plus vraisemblable étant qu’il y a évolution, d’autant que cette pensée se formule en relation - je ne dis pas en fonction de, ce qui suggèrerait un lien quelque peu mécaniste - en relation avec l’Histoire en marche, avec les prises de position du PCF dont Louis Aragon est un militant actif.

Les difficultés rencontrées
Elles sont au nombre de quatre :

- celles concernant la constitution du corpus

- celle concernant l’utilisation des documents historiques

- celle concernant la distance critique à adopter

- celle concernant l’organisation générale

Première difficulté : la constitution du corpus
Il eût été logique de travailler sur tous les romans du Monde réel. Cependant, il m’est rapidement apparu que l’écriture des Communistes et donc la pensée de l’Histoire dans ce roman ne s’élaborait pas de la même manière que dans les quatre autres. Certes, Les Communistes constituent un monument impressionnant, comme le dit le professeur P. Forest dans son pré-rapport, mais justement, un tel monument aurait pu constituer un défi à relever. La question de leur prise en compte est d’ailleurs revenue au cours de la recherche, à la fin de la première année, lors d’une discussion avec mon directeur. J’ai décidé de ne pas l’inclure pour les raisons que je vais tenter d’expliquer.
L’étude de la pensée de l’Histoire dans Les Communistes mérite un traitement à part et la raison fondamentale est que c’est un roman entièrement structuré par l’Histoire en marche. Si le contexte de production n’explique pas tout, il est fondamental, surtout quand on réfléchit sur la pensée de l’Histoire de l’écrivain. Dans leur première version, Les Communistes ont été écrits pendant la guerre et juste après la guerre et réécrit en 1966 : les premiers fragments en ont été écrits pendant l’Occupation, selon les dires mêmes d’Aragon (Aragon parle avec Dominique Arban, p. 152) et repris en 1947, au moment du début de la « guerre froide ». Le premier volume est paru en 1949, le dernier en 1951. Autrement dit, la distance temporelle entre le temps de la diégèse (1939-1940) et le temps de l’écriture est très faible. Certes, ce n’est pas forcément un problème ; je sais qu’Aragon conteste l’idée qu’il juge « éculée » de la nécessité d’une distance romanesque et de « l’impossibilité de traduire par un roman une réalité directement contemporaine  » ; je sais qu’il a revendiqué la position de témoin dans ce roman, ce qui pose la question de la différence d’approche entre l’historien et le témoin, la différence entre mémoire et histoire. Quoi qu’il en soit, Aragon renonce à l’écriture indirecte de l’Histoire qui prévalait dans Aurélien. Pour aller vers l’expression d’idées directement « utiles ». C’est d’ailleurs après la publication de ce roman qu’il a été qualifié d’écrivain communiste.
Sur le plan romanesque, le choix de cette écriture « utile » a des conséquences : les stratégies romanesques inventées par Aragon, dès Les Cloches de Bâle, pour prendre en compte ce que les historiens appellent « le futur passé », lui qui disait à propos des Cloches de Bâle, « J’inventai de ne pas chercher dans la guerre éclatée la morale trop évidente du roman  », ces stratégies romanesques donc, respect de l’horizon d’attente des personnages, de leur champ d’expérience, ne sont pas à l’œuvre ; Aragon qui, comme tout grand écrivain, est aussi critique de son œuvre, le sait : « à relire ce roman, je me rendis compte que presque tout y était raconté comme après coup. Comme par un homme qui, au moment où il raconte ce qui se passe un beau jour, sait déjà ce que sera (ou a été) le lendemain, ce que réservent les années à ces personnages ». Autrement dit, il y a là, dans la première version des Communistes, lecture rétrospective de l’Histoire, toute l’élaboration romanesque qui concerne « le futur passé » est à revoir jusqu’à la découverte de ce qu’Aragon appelle « le présent accentué ». (Fin du « Monde réel », p. 627). La « lumière de l’histoire » qui caractérise Les Cloches de Bâle, Les Beaux Quartiers, Les Voyageurs de l’impériale et Aurélien n’éclaire pas de la même manière. Aragon en est d’ailleurs conscient puisqu’en 1966, il remanie le roman « pour la prose comme pour le contenu romanesque » dans « le souci d’apporter à un livre qui joue sur les graves événements de l’histoire de 1939-1940 la lumière qu’[il] pouvait difficilement en avoir dix ans plus tôt », car «  la compréhension n’en a pu se former en [lui] que progressivement, la perspective de l’avenir véritable [étant] fort différente de la sorte de vue utopique qui s’en était formée à la fin de 1944 pas seulement pour [lui], mais pour tous ceux à qui la fin de l’occupation avait donné le sentiment que tout était désormais possible  ». Dans la postface des Communistes qui constitue La Fin du « Monde réel  », il écrit : « il faut longtemps laisser décanter ce qui fut pour en connaître l’eau claire ». En effet, il n’est plus possible en 1966 de penser que de ce qui était vu en 1944 comme un guerre nationale et révolutionnaire pouvait sortir un nouvel octobre 1917. L’optimisme au lendemain de la Libération a fait place à la vision d’un avenir marqué, comme toujours, par les luttes (cf. l’épigraphe de l’épilogue : « L’avenir, la victoire et le repos ne nous appartiennent pas. Nous n’avons à nous que la défaite d’hier et la lutte de demain  », Philippe-Auguste Jeanron, républicain déçu de 1830).
Par conséquent, travailler sur la pensée de l’Histoire dans Les Communistes suppose de convoquer un matériau historique considérable qui concerne février 1939, juin 40, de déterminer les choix, les silences, les distorsions, compte tenu des circonstances historiques au moment de l’écriture de la première version, en faisant par exemple la différence entre l’interprétation officielle construite par le PCF en 1945 et les positions communistes énoncées en 1939 ; cela suppose ensuite de travailler sur la deuxième version, de déterminer précisément les modifications, de comprendre le pourquoi, sur le plan politique, de ces modifications. Ainsi, travailler sur la réécriture permettrait de vérifier ce que dit Aragon du roman, qu’il est bien « une machine à transformer au niveau du langage la conscience humaine ». Travail impressionnant, sur lequel je ne vais pas m’étendre davantage, donc travail passionnant, il supposait une année supplémentaire de recherche. Il me semble en fait pouvoir faire l’objet d’un ouvrage à part entière.
Quant à inclure La Semaine sainte, cela eût été aller dans le sens de certaines déclarations du romancier ne cessant de souligner le lien entre les deux romans, affirmant que l’écriture de la guerre dans Les Communistes lui avait permis d’écrire le roman de 1958, « Je n’aurais jamais compris les soldats de Napoléon et de Louis XVIII si je n’avais pas servi dans les armées de Foch comme Aurélien, dans celle du pitoyable Gamelin comme Barbentane et Jean de Moncey  » (J’abats mon jeu). J’ai appris à me méfier des déclarations du romancier dans les paratextes et les préfaces. Je le soupçonne d’avoir voulu arrimer Les Communistes à La Semaine sainte. Il a d’ailleurs varié dans ses déclarations et il a aussi affirmé que La Semaine sainte pouvait être considéré comme le seuil des romans ultérieurs.

La seconde difficulté a concerné la mobilisation du matériau historique convoqué par Aragon. Dans ce travail de lecture d’ouvrages d’historiens et d’historiennes, je n’ai pas pris en compte des travaux d’historiennes du féminisme comme Christine Bard ou Florence Rochefort, travaux que je ne connaissais pas, qui m’ont été indiqués par M. Garrigues dans son pré-rapport et dont j’ai pris connaissance depuis.
Ce n’est pas le fait de s’informer qui a constitué une difficulté mais la tentation, au fur et à mesure que je rassemblais la documentation, de me limiter à mettre en regard ce que disaient les historiens et ce qu’écrivait Aragon. Ce n’était évidemment pas là mon travail qui consistait à examiner ce que le romancier avait fait de cette argile, pour reprendre la métaphore d’Anselm Kiefer que je cite en exergue : « L’histoire, c’est de l’argile qu’on peut modeler. De l’argile à sculpter  ». Je devais bien sûr examiner l’origine de l’argile, mais c’était la sculpture que je devais étudier, sans pour autant renoncer à exposer les informations fournies par les historiens, (d’où les notes en bas de page parfois un peu longues) ne serait-ce que pour montrer que les matériaux utilisés par Aragon sont, le plus souvent, attestés, et, quand ils ne le sont pas, étudier les modifications opérées par le romancier. J’espère avoir surmonté cette difficulté que mon directeur de thèse m’a rapidement signalée, en travaillant la matière linguistique du texte, dans le détail, en procédant notamment, le plus souvent possible, à des micro-lectures, car je suis convaincue que c’est dans le détail du texte que se lit la complexité de la pensée d’Aragon, la tension qui la traverse et la rend vive, la rend vivante.

La troisième difficulté a consisté à trouver la bonne distance critique, ce qui est le propos de tout chercheur, mais qui est particulièrement important à l’égard d’un écrivain comme Aragon qui a suscité et suscite encore tant de passions : j’ai essayé de conjuguer comme je l’ai fait tout au long de mon travail de professeur, ce que Jean Starobinski appelle le regard surplombant d’une part et l’intimité d’autre part, en conservant le mouvement qui va de l’un à l’autre. Je voudrais citer cette phrase de Starobinski qui rend compte de cette démarche, parce qu’elle est magnifique et elle contient un mot qu’Aragon affectionne, le mot « vertige », le vertige désiré :
«  Il ne faut refuser ni le vertige de la distance ni celui de la proximité : il faut désirer ce double excès où le regard est chaque fois près de perdre tout pouvoir  ».
J’ai éprouvé ce vertige, notamment celui de la proximité, mais j’espère avoir gardé aussi mes distances...

La dernière difficulté a concerné l’organisation générale. Comment conserver une des hypothèses de départ, à savoir une évolution de la pensée du romancier sans émietter ? Et, à l’inverse, comment éviter les synthèses nivelantes ? J’ai privilégié la démarche analytique, en respectant la spécificité de chaque roman, les dates de composition, soutenue en cela par Aragon lui-même, qui dit : « je ne crois pas qu’on puisse comprendre quoi que ce soit de moi si l’on omet de dater mes pensées ou mes écrits », (La Fin du « Monde réel », p. 624) tout en replaçant chacun de ses romans dans une grande problématique d’ensemble, l’événement, l’action. J’espère avoir ainsi éviter l’émiettement, mais je n’ai pas complètement évité certaines redites entre la première et la seconde partie.

Les résultats

Premier résultat : la mise en lumière d’une pensée le plus souvent complexe
Certes, la pensée aragonienne de l’Histoire est à mettre en liaison avec les prises de position du PCF ; c’est particulièrement visible quand on étudie les différentes représentations de la figure de Jaurès, figure controversée dans Les Cloches de Bâle, au moment où la stratégie du PCF est celle de « classe contre classe ». En 1936, dans Les Beaux quartiers, la figure de Jaurès est rassembleuse, c’est l’époque de la politique de front uni. Cela dit, il ne faut pas voir les choses de manière mécaniste.
Ce qui me semble essentiel, c’est d’appréhender cet « au-delà » du roman dont parle Aragon et je pense avoir montré que la façon dont il pense l’Histoire dans ses romans est beaucoup plus complexe que celle qui s’exprime dans ses discours de militant : le militant marxiste est dans une posture volontariste, celle de l’homme politique, d’autant que sa nouvelle famille d’accueil ne le reçoit pas à bras ouvert (cf. L’Œuvre Poétique, livre V, p. 143) ; le romancier, lui, propose dans ses deux premiers romans des scènes exemplaires, de héros positifs, Victor, Armand, qui se réfèrent à des valeurs connotées positivement dans un système de pensée extérieur au roman ; Aragon crée des personnages qui découvrent la classe ouvrière, comme Catherine, petit à petit, certes, mais tout est possible, l’avenir est ouvert. L’Histoire pour ces personnages a un sens ; ils se battent pour mettre fin à un système d’oppression, et même si des grèves échouent, on pourrait dire que « la Révolution est consciencieuse ». Mais, dans les Voyageurs, l’optimisme fait défaut, l’échec personnel de Mercadier et l’échec collectif, puisque le roman se clôt sur le début de la guerre, signent bien la faillite d’un système et l’avenir est sombre. Ce n’est qu’en creux, en quelque sorte, qu’un monde meilleur est suggéré. Dans le quatrième roman, Aurélien, il faut attendre l’épilogue pour que l’avenir s’éclaire avec Bérénice qui refuse la résignation et veut poursuivre le combat. Mais elle meurt, à peine entrée dans l’Histoire.
Cependant, se contenter de dire cela, c’est simplifier car dès les deux premiers romans, par l’étude des structures narratives, par celle des images, notamment celle du meeting de cadavres et de mutilés que le narrateur voit dans la cathédrale de Bâle en 1912, par les images de sang qui envahissent les Halles dans lesquelles Armand Barbentane erre, en 1913, la guerre pèse, le poids de l’Histoire pèse. Mais le romancier faisant apparaître une réalité dévoilée, en montrant le dessous des cartes, fait que la croyance en la fatalité ne peut envahir le roman, notamment les deux premiers romans. C’est là le premier résultat. Il me semble que pour Aragon penser l’Histoire est « un moyen d’organiser le passé pour l’empêcher de trop peser sur les épaules des hommes » comme le dit Lucien Febvre dans Combats pour l’histoire (A. Colin, 1953, p. 437).
Deuxième résultat : la pensée aragonienne de l’Histoire réussit une synthèse intéressante quant à la façon de penser le temps : une temporalité qui conjugue à la fois le continu et le discontinu, discontinu dû aux ruptures crées par des événements aussi importants que la Révolution, la Grande Guerre, mais aussi continu qui concerne la temporalité du projet collectif, celle de la lutte contre les inégalités, les injustices, tous les systèmes d’oppression.
Troisième résultat : le fait qu’Aragon, pour penser l’Histoire, a de plus en plus recours au langage poétique. Il me semble qu’il forge de plus en plus précisément une forme d’écriture que l’on retrouve dans son œuvre ultérieure, qu’elle soit romanesque ou poétique ; dans son œuvre romanesque, La Semaine sainte, Blanche ou l’oubli, Théâtre/Roman, le langage poétique s’affirme en même temps que sur le plan énonciatif, auteur et narrateur tendent à se confondre. Dans son œuvre poétique, comme dans le Roman inachevé, l’auteur et le locuteur du poème sont difficiles à distinguer l’un de l’autre. C’est ce que j’appellerai la marque Aragon. Autrement dit, il apparaît que le roman historique, puisque qu’Aragon revendique comme tels ses romans, est aussi un roman à la première personne. Le surgissement de cette voix si particulière dans Aurélien, Les Voyageurs, mais aussi dans le premier roman, Les Cloches de Bâle, me semble particulièrement important à souligner et fait voler en éclats certaines classifications.
Pour synthétiser, je dirai que le résultat ultime de ce travail est de mettre en lumière que c’est bien l’ambition romanesque qui apparaît comme fondamentale, la réflexion sur l’Histoire est mise au service de cette ambition, et ce que j’ai appelé dans ma conclusion « le triomphe du roman » permet bien de distinguer la démarche du romancier et celle de l’historien.
Quatrième résultat : le roman a quelque chose à dire sur le monde. Je pense que ce travail apporte la preuve que la littérature n’est pas un exercice ludique, l’œuvre ne renvoie pas elle-même, elle n’est pas narcissique, elle n’est pas autotélique. Elle procure bien une connaissance en proposant une fiction d’une réalité qui se donne pour la réalité mais une réalité qui est en fait masquée par l’idéologie dominante, les mythes falsificateurs, et cette fiction de la réalité qui est une fiction, la fiction de la fiction donc, propose un réel qui produit de la connaissance, y compris sur le plan historique. Il faut, bien entendu, distinguer le travail de l’historien de celui du romancier sans forcément les opposer ; A. Prost a dit lors de sa dernière leçon devant ses étudiants de la Sorbonne que « l’histoire est imagination et contrôle de l’imagination par l’érudition. Elle est à la fois sympathie et vigilance ». Le romancier, lui, dispose de l’imagination du possible, le contrôle par l’érudition n’est pas aussi prégnant, même s’il existe, mais il est peut-être vain d’opposer systématiquement la fiction à l’Histoire quant à la représentation du passé. Quand je lis la communication de J.-J. Becker au colloque qui s’est tenu début juin à Bucarest, pour le centenaire du début des guerres balkaniques en 1912, communication dans laquelle il met en lumière les incidences des guerres balkaniques sur la Première Guerre mondiale, je me dis qu’Aragon a eu raison d’évoquer en même temps que les rivalités des grandes puissances impérialistes en Afrique, ces guerres balkaniques, incidences qu’on ne saurait réduire, comme on le fait souvent, à l’attentat de Sarajevo qui n’a été que le déclencheur.
Par ailleurs, il me semble que la littérature permet de penser l’historicité de l’expérience humaine, celle du temps, de la guerre, de l’amour, de la mort. Et quand je lis ce que dit un historien répondant à la question d’Emmanuel Laurentin « A quoi sert l’histoire aujourd’hui ? » : « je considère l’histoire comme un miroir permettant de lire dans le passé les questions du présent, donc comme le laboratoire expérimental où sont scrutées les modalités par lesquelles les individus inventent le monde » (Jean-Clément Martin, À quoi sert l’histoire, Bayard, 2010, p. 42), je me dis que les objectifs de cet historien et ceux du romancier Aragon ne sont pas tellement différents. Quand je lis, en 2012, le texte d’Eric Vuillard La Bataille d’Occident qui pose, un siècle après, la question « pourquoi la guerre », celle de 1914-1918, je me dis que les questions restent et qu’il nous faut poursuivre ce questionnement. Quand je vois que les assises du roman de 2012, à la villa Gilet, à Lyon, se sont interrogées sur l’écriture de la guerre, je me dis qu’il y a des ponts possibles entre histoire et littérature et que l’on peut reposer, comme dit Patrick Boucheron, la vieille question : en quoi la littérature est-elle porteuse d’un savoir historique ?

Conclusion
Je disais tout à l’heure que l’œuvre apportait une connaissance sur le monde, mais il faut aussitôt ajouter une connaissance traversée de tensions, voire de contradictions et c’est ce qui est passionnant. Le résultat ultime de ce travail est la mise en évidence du fait qu’Aragon, quand il répond à ce qu’il nomme l’appel du roman fait, en écrivant, une expérience, l’expérience de sa pensée, il en fait l’essai au sens que lui donne Montaigne ; il fait l’expérience de sa pensée comme être-au-temps, il fait l’expérience de sa propre historicité et se découvre dans le temps, il fait le choix d’être dans cette Histoire dont il comprend mieux peut-être « les logiques de l’action collective » (A. Prost).
Au bout du compte, au terme de cette longue fréquentation de l’œuvre d’Aragon, il me semble que je comprends l’aventure dans laquelle s’est engagé le romancier en écrivant Le Monde réel : cette aventure qui est expérience d’une pensée et aventure d’une écriture me fait penser au vers de Machado :
« Caminante, no hay camino, / Se hace camino al andar »
Voyageur, il n’y a pas de chemin / Le chemin se fait en marchant »
(Campos de Castilla, 1912)

Il s’agit de dire la possibilité de l’action, la part de lumière et dire, en même temps, la part d’ombre qui gît au cœur de l’action humaine, quelque chose de l’ordre du tragique. Ce tragique est lié à la lucidité dont René Char dit qu’elle est « la blessure la plus rapprochée du soleil », mais cette lucidité fait que l’on n’abdique pas. C’est là la marque d’Aragon auquel je voudrais laisser la parole :
On sourira de nous pour le meilleur de l’âme
On sourira de nous d’avoir aimé la flamme
Au point d’en devenir nous même l’aliment
Et comme il et facile après coup de conclure
Contre la main brûlée en voyant sa brûlure
On sourira de nous pour notre dévouement
[...]
Qu’importe si la nuit à la fin se déchire
Et si l’aube en surgit qui la verra blanchir
Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter
Je porte la victoire au cœur de mon désastre
Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres
Je porte le soleil dans mon obscurité

On pourrait ajouter - c’est toujours Aragon qui parle - « Qu’on entende bien comment j’écris le mot optimisme, avec quel désespoir toujours », lui qui fait partie, comme il le dit, d’une catégorie d’hommes « qui ont toute leur vie cru désespérément à certaines choses ».
Pour terminer, je dirai qu’il est une autre aventure, celle du chercheur, de la chercheuse, lui aussi, elle aussi, dans l’Histoire, et dans son histoire. Là aussi, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en cherchant. Ce travail sur la pensée de l’Histoire chez Aragon, a été pour moi un grand moment de pensée, un grand et long moment intense, puisque penser permet de mêler émotion, sensation et réflexion. L’émotion, c’est ce qui meut, et ce soir, parlant d’Aragon et de la vie, je revendique cette émotion quand je lis que les astres sont au cœur du désastre, que le soleil est au cœur de l’obscurité. Je sais bien, comme le dit Proust, que le lecteur, quand il lit est le propre lecteur de lui-même et que le livre est une sorte d’instrument d’optique qui permet de discerner ce que, sans le livre, on n’eût peut-être pas vu en soi-même. Ce que je retiens, c’est cette tension entre ombre et lumière, pour continuer à avancer, à espérer. Les astres au cœur du désastre, le soleil au cœur de l’obscurité, voila ce qui dit, pour moi, l’essentiel de la pensée d’Aragon en ce qui concerne l’Histoire, et peut-être la vie.

Pour citer ce texte  :
Marie-France Boireau-Bachelier, Discours de soutenance ( Aragon, romancier penseur de l’Histoire , thèse soutenue le 21 septembre 2012 à Nancy, sous la direction de Reynald Lahanque), en ligne sur www.louisaragon-elsatriolet.....

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