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CR par Hervé Bismuth de : Daniel Bougnoux, Aragon, La Confusion des genres, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », octobre 2012

lundi 3 décembre 2012, par C. G.

Daniel Bougnoux, Aragon, La Confusion des genres, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », octobre 2012. Prix : 19,90 €.

Cet ouvrage d’anniversaire publié à l’occasion du trentenaire de la mort d’Aragon, à la fois hommage et portrait dont le locuteur (se) donne à comprendre son rapport à un écrivain qui l’a institué, appartient à la même veine d’écrits qu’un autre ouvrage d’anniversaire, paru alors à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain, celui de François Taillandier, Aragon 1897-1982. « Quel est celui qu’on prend pour moi ? » (Fayard, 1997) : la parenté entre ces deux ouvrages n’est pas seulement celle du discours assumé à la première personne, critique montaignienne tenue par un écrivain plus soucieux de montrer que de démontrer, et n’est pas seulement celle de l’insaisissabilité par quoi les titres des deux ouvrages décident de présenter Aragon ; cette parenté, c’est aussi celle de regards d’un romancier, puis d’un critique pour qui l’auteur du Fou d’Elsa qui méprisait la parole magistrale (et Daniel Bougnoux le rappelle) fut un « écrivain d’éducation », comme il y a des « romans d’éducation ».
Dans cette « Recherche » d’Aragon entreprise par Daniel Bougnoux — dont l’incipit rétrospectif « J’aurai passé une bonne partie de ma vie plongé dans votre œuvre  » annonce un « temps retrouvé », c’est en effet toute la vie d’un adulte lecteur d’Aragon, depuis le prêt d’un roman, Blanche ou l’oubli — un prêt mis à l’avance en perspective par la prétérition : « J’ai longtemps méprisé les romans », autre incipit proustien —, jusqu’à la parution, à l’automne 2011, des lettres d’Aragon à Breton éditées par Lionel Follet (Lettres à André Breton 1918-1931, Gallimard, « NRF », 2011). Et c’est le parcours de la confrontation personnelle pendant plus de quarante ans à l’œuvre d’Aragon qui permet d’ouvrir des perspectives peu ou pas abordées s’agissant d’Aragon, notamment ce rappel situé presque à la toute fin du livre : en dépit de leur désaccord « théorique » (mais que veut dire « théorique » s’agissant d’Aragon ?), il y eut bien plus d’un intellectuel dans les années soixante à quatre-vingt, qui eut à la fois pour pères et pour compagnons de lecture Aragon et Althusser, et qui associa leurs marginalités et leurs détresses respectives, prix à payer de ce qu’ils garantissaient aux intellectuels communistes dans ces années-là, à savoir l’assurance d’une pensée à la fois militante et libre.
Ouvrage de philosophe — et le rôle du philosophe, comme le rappelait Althusser, est de définir, de distinguer —, c’est justement par le brouillage que ce livre présente Aragon, que son auteur a appris à l’aimer. Car ce n’est pas la virtuosité et l’omniprésence de l’écrivain polygraphe : poète, romancier, essayiste, journaliste, traducteur qui fait l’objet des pages les plus intéressantes de ce livre, mais bien l’absence de frontières et de finitude. Ce qui fait d’Aragon un romancier déconcertant n’est pas seulement sa pratique d’un art qui « proteste contre l’achèvement des formes idéologiques  », mais le fait que sa pratique du roman est une entreprise de démolition du roman lui-même, entre autres parce que le romancier sécrète au fil de son écriture ce qui, suivant le cas, la brouille ou la réfléchit. Outre d’être le romancier qui ne voit pas de différence constitutive entre le roman et le poème, Aragon est « une fête pour celui qui cherche la critique au cœur de la création » ; il est aussi l’écrivain dont les multiples activités de poète, de romancier, de journaliste, d’essayiste… se nourrissent l’une de l’autre et s’implantent l’une dans l’autre, tout autant que s’imbriquent l’une dans l’autre son activité littéraire et son activité politique.
Daniel Bougnoux met en perspective cet effacement des frontières, en jouant tout d’abord de la polysémie du terme même de genres et en pointant aussi bien la multigénéricité littéraire que la multigénéricité érotique de l’écrivain, sa féminité notamment, celle qui se révèle déjà (enfin, faudrait-il écrire, s’agissant de textes que nous ne connaissons qu’à peine depuis un an) dans les lettres du jeune ami de Breton, une féminité désireuse dont la violence amoureuse conduit Daniel Bougnoux à éclairer l’image d’un Aragon « chevauché, engrossé par Breton », un Breton entre les mains duquel Aragon remet même son droit de créateur. Une autre perspective de cet effacement des frontières est celle qui met en relation le complexe langagier de la famille d’Aragon entre vérité officielle, mensonge et secrets de famille et cet autre complexe langagier, si semblable à celui-ci de cette « famille nouvelle » qu’Aragon rejoint en 1927, son « Père désormais », le Parti Communiste Français.
Le plus personnel des souvenirs qui ont pris corps à l’occasion de la rédaction de cet ouvrage est — c’est à présent notoire — expurgé du livre. Daniel Bougnoux s’en expliquera sur le site Web nonfiction.fr , et donnera au Nouvel observateur les pages censurées de son livre. Ce symptôme d’une rupture violente avec Gallimard — et pour le moins avec l’exécuteur testamentaire et ayant-droit d’Aragon Jean Ristat — est au moins l’indice qu’on ne peut pas encore tout dire d’Aragon si on prétend lui rendre hommage et le faire connaître, du moins pas de celui qu’on appelle, notamment dans l’ouvrage récent qui lui est consacré (Patrice Lestrohan, Le Dernier Aragon, Riveneuve éditions, 2010), le dernier Aragon.
Cet ouvrage, qui fait étape sur les thématiques inévitables pour un essayiste (Elsa, la militance, la duplication, le mentir-vrai, Grenade, l’homosexualité) aussi bien qu’il pratique des haltes-surprises, inévitables elles aussi dans ce pacte particulier d’une écriture du « moi & Aragon » (Aragon au café-concert, Derrida, Althusser…), est à l’image de plus d’un écrit d’Aragon. Sorte d’Aragon, roman à la première personne, au sens d’un Henri Matisse, roman, cet ouvrage est aussi l’écrit d’un auteur découvrant comment il se termine au moment même où s’écrit son achèvement (« Finalement, c’est aux défis de la parole que j’aurai consacré ce livre »), l’écrit d’un auteur n’ayant eu aucun remords à laisser filer deux récits narratifs contradictoires, s’agissant de la militance d’Aragon : « cécité volontaire » ou attitude consciente de la part d’un homme qui s’« interdi[sait] de dire ce qu’il savait ; de ces deux fils tissés ici et là dans son livre, Daniel Bougnoux ne semble pas voir la contradiction, et le lecteur que je suis d’Aragon et de ce livre le remercie, également à la première personne, d’avoir laissé vive cette question que la (trop) simple formule « servitude volontaire » ne saurait problématiser.

Hervé Bismuth

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