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Charles Dobzynski, « Aragon et les cadets, témoignage », 2012

samedi 22 décembre 2012, par C. G.

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Présentation :

Le témoignage de Charles Dobzynski montre toute l’intuition d’Aragon et le soutien qu’il pouvait apporter aux jeunes poètes. La préface d’Aragon à Une tempête d’espoir [1], reproduite ici, est une version légèrement différente du texte qui parut sous le même titre dans Les Lettres françaises du 29 octobre 1953 (n° 488, p. 1-2). En particulier, ont été ajoutés deux paragraphes concernant un poème, « Aux côtés de la France », publié dans Les Lettres françaises sous le pseudonyme de Charles Marse, car Charles Dobzynski était alors militaire ; ce n’est qu’a posteriori qu’Aragon découvrit l’identité réelle de l’auteur, qu’il connaissait bien, car il avait travaillé à Ce soir. C’était l’époque de la guerre froide, et les pigeons dont il est question en note sont ceux que Jacques Duclos transportait dans le coffre de sa voiture, offerts par un ami, et qui lui valurent d’être accusé de complot : il aurait voulu transmettre des messages secrets par pigeons voyageurs… Ceci se passait en mai 1952, au moment des manifestations contre la venue à Paris du Général Ridgway, ancien commandant en chef américain en Corée et nommé à la tête des forces atlantiques en Europe, qui avait déclaré que la guerre de Corée n’était « qu’un petit match joué au lever du rideau, en attendant le grand match ». Le 25 mai 1952 à l’aube, André Stil, rédacteur en chef de L’Humanité est arrêté sans justification, puis en octobre c’est le tour d’Alain Le Léap (secrétaire général de la CGT) ; d’autres, comme le philosophe René Maublanc (ancien résistant, chef de cabinet de Henri Wallon en 1944), sont emprisonnés pour leur participation à des manifestations. En mars 1953, après la mort de Staline, André Stil est de nouveau arrêté. La guerre d’Indochine, la remilitarisation de l’Allemagne, la disparition de Ce soir en mars 1953, l’affaire du portrait de Staline dans Les Lettres françaises, sont donc la toile de fond assez sombre de cette préface d’Aragon.

Marianne Delranc Gaudric

Dernières publications de Charles Dobzynski :
Le Bal des baleines et autres fictions, éd. Orizons, 2011 ; La Mort, à vif, éd. L’Amourier, 2011 ; Je est un juif, roman, éd. Orizons, 2011 ; Le Baladin de Paris, éd. Le Temps des Cerises, 2012 ; Un four à brûler le réel, T.1 : Poètes de France, éd. Orizons, 2012.

Aragon et les cadets
Charles Dobzynski

Dans un article récemment repris dans Faites entrer l’infini (Juillet 2012) Jean Marcenac, poète et ami très proche d’Aragon, rappelait ce qui fut pour celui-ci un trait marquant et constant de sa démarche. Et il souligne sa signification : « Un homme pour qui la jeunesse était sacrée ». La jeunesse non seulement comme généralité, accession au grand jour d’une nouvelle génération, mais aussi relais, passage attendu du flambeau, renouveau et remise en question des choses périmées. Avec le prestige, l’influence et l’autorité intellectuelle dont il disposait, Aragon ne cessa d’être attentif, passionnément, à l’émergence de talents nouveaux, fussent-ils encore au stade de l’espérance. Il apporta avec une générosité sans faille son appui critique et plus encore, à l’occasion, une chance et une aide pratique dans leur existence, à de jeunes écrivains et poètes dont il avait humé, aimé et distingué les écrits. Une part de goût personnel, évidemment, et un certain éclectisme, quelquefois des raisons liées au contexte politique, présidèrent à ses choix. Avec la perspective du temps, plus étendue en littérature, il est loisible de considérer que certains des coups de cœur du poète, que certaine fougue apportée à ce qu’il voyait comme une ou des révélations, tenaient de l’emballement du moment, lequel comme toute impulsion ou emportement de ce type risque de ne pas avoir de suite.
Dans les dilections manifestées par Aragon, un peu d’aveuglement ou d’excès dans le dithyrambe ont pu accompagner, sans vraiment les contredire, la prescience et la clairvoyance qu’il montra, par exemple lors de l’éclatante promotion au Théâtre Récamier, le 14 décembre 1965 d’une poignée de poètes qu’il plaça sur le devant de la scène. Il y avait là Pierre Lartigue, Maurice Regnaut, Bernard Vargafitg, Jacques Roubaud, Jaques Garelli et André Libérati. Plusieurs on les reconnaîtra, ont acquis la notoriété et laissé des traces repérables. Je ne vais procéder ici à l’inventaire de ces actions d’éclat d’Aragon qui furent pour de jeunes poètes de formidables boosters, comme on dit aujourd’hui. D’autres furent portés sous le faisceau de cet exceptionnel projecteur médiatique, entre autres Claude Adelen, Marc Delouze ou Lionel Ray. Il y aurait tout un catalogue, voire une anthologie, à rassembler et à analyser, de ceux mis en avant, mis en valeur par Aragon, qui ne furent pas pour autant les poulains de son « écurie » mais surent, au-delà de l’hommage reçu, trouver leur voie propre et la singularité de leur écriture.
Je fus, très jeune, l’objet des encouragements d’Aragon. Plus encore : il m’ouvrit un chemin professionnel en me faisant entrer, en 1950, comme stagiaire dans le journal Ce Soir qu’il dirigeait alors. Ce que j’écrivais à cette époque, à tort ou à raison, l’intéressait, et rien ne permet de douter de sa sincérité. Bien sûr, il ne s’agit nullement pour moi, en restituant un témoignage de cet intérêt, d’agiter les grelots d’une vanité qui serait bien dérisoire. Aragon parle de mes premiers recueils, même lorsque ce ne sont que de simples plaquettes, avec un enthousiasme que l’on peut aujourd’hui (c’est mon cas) juger disproportionné… Ai-je vraiment mérité cet excès d’honneur ? Aragon se serait-il illusionné sur mon compte comme cela lui est arrivé avec d’autres ? Les circonstances, sans doute, ont conditionné certains commentaires d’Aragon, touchant par exemple mon poème « Aux côtés de la France » où je dénonçais la répression policière, exercée en pleine guerre froide, contre des écrivains et syndicalistes communistes. Je ne regrette nullement cette prise de position, même si je ne mentionne plus ce livre dans ma bibliographie parce que depuis longtemps j’en estime l’écriture détestable, comme pour d’autres raisons celle des Jardins de Mitchourine, où j’ai sacrifié à un mythe dont je ne pouvais encore entrevoir les conséquences désastreuses.
Je crois néanmoins utile de restituer le texte d’Aragon « Savoir saluer ses cadets » devenu la préface de mon livre Une tempête d’espoir comme un document qui s’inscrit dans son époque et éclaire les réflexions et les inflexions qui furent celles d’Aragon à ce moment précis. La manière, par exemple, dont il souligne, bien plus que le dessein politique – au demeurant pas toujours politique – le caractère cosmo-élégiaque de son écriture. Tant pis si l’éloge paraît aujourd’hui dépasser de beaucoup son objet. Le jeune poète de ce temps-là n’a peut-être pas tenu la promesse des fleurs qu’y décelait Aragon, mais au cours des décennies suivantes, néanmoins, une œuvre s’est réalisée dont le prix de poésie des Goncourt, puis le grand Prix de poésie décerné en 2012 à l’auteur par la Société des Gens de Lettres pour l’ensemble de son travail, ont montré qu’en 1952/1953 Aragon ne s’était peut-être pas entièrement fourvoyé.

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Notes

[1] Éditions Art Vulc, 1954.