Érita : Équipe de Recherche Interdisciplinaire Triolet / Aragon
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Aragon, « Savoir saluer ses cadets », préface à « Une tempête d’espoir » (éd. Art Vulc), 1954

samedi 22 décembre 2012, par C. G.

Savoir saluer ses cadets [1]
Aragon

C’est en 1949 que, dans cette correspondance qui lui permit de créer le groupe des « Jeunes poètes » Elsa Triolet trouva ce poème des « Enfants » signé d’un nom inconnu, Charles Dobzynski, qu’elle aima tant que pour les lecteurs des Lettres françaises elle alla prier Paul Éluard d’en écrire la présentation.

Enfants d’aurore, enfants d’eau douce.
Enfants légers à l’aquarelle
Enfants fermés comme des conques
Enfants coulants comme des sources.

Cela avait le ton de ces « Espèces de chansons » d’un qui jadis disait adieu au monde, mais sur ce mode mineur encore cela se terminait de mots nouveaux, où s’évanouit le rimbaldisme :

Pour les enfants, tous les enfants du monde
Il nous faut transformer la nuit
Il nous faut déterrer les trésors enfouis
Dans la profondeur translucide des ondes.

Il y avait chez ce poète encore enfant un ton qui ne trompe guère, mais pourtant… De La Question décisive (qui s’ouvre au début de l’été 1953 par Les enfants ) à Une tempête d’espoir que l’auteur signa du nom de Charles Marse, avec Notre amour est pour demain, Pouvoir de la raison, et Dans les jardins de Mitchourine, il faut bien dire que l’ascension est incroyable. Or, voici, qu’au-delà de ce dernier livre, dont Les Lettres françaises ont imprimé (on s’en souvient) le grand poème Aux côtés de la France, est paru ces jours-ci Amour de la patrie, un poème d’un peu plus de deux cents alexandrins.
Et alors on ne peut plus se borner à lire ceci, et à dire un mot aimable à l’auteur. Il faut faire savoir ce qui vient de se produire. Un événement. Une date. Notre poésie, la grande, celle des Chansons, celle de Villon et de Ronsard, celle de d’Aubigné et de Victor Hugo, celle d’Apollinaire et d’Éluard, continue. M’entendez-vous ? Voilà le grand fait de cette fête que fut la vente du Comité National des Écrivains au Vel d’Hiv, le 24 Octobre 1953.
Il faut savoir saluer ses cadets.

M’ENTENDEZ-VOUS, les aînés de Dobzynski ? M’entendez-vous Francis Carco, Tristan Tzara, Guillevic ? Et vous Claudel, Supervielle, Paul Fort, Jean Cocteau, Saint-Léger Léger, Jouve ? Je vous le dis, en vérité, il faut savoir saluer ses cadets. N’avez-vous jamais songé à ces chants des adolescents qui se perdirent, à la tristesse de la chambre où écrivait Lautréamont, à Rimbaud le long de la jeune Oise, à Laforgue seul à Berlin ? N’avez-vous jamais senti l’amertume à vos heures premières, de ce dédain protecteur, de cette ignorance de ceux-là qui vous précédèrent et que peut-être vous aviez aimés ?
AH ! L’exemple de Goethe, déballant à Weimar une malle de cadeaux envoyés par David d’Angers, et s’émerveillant, vieillard illustre, des vers des jeunes Français que lui communiquait le sculpteur, et qui s’appelaient Vigny, Musset, Hugo… C’était Goethe.

VOICI ce jeune homme qui renoue la mélodie. Il disait hier :

Les jeunes de ce temps n’ont pas le mal du siècle
Le mal de l’avenir leur tient lieu de secret
Et tandis qu’autour d’eux le destin se dessèche
La Paix leur fait un pont d’herbe folle et de ciel.

CETTE poésie qui semble au-delà de ce que nous dîmes, au delà de cette hésitation dont victorieusement sort Éluard, mais âgé déjà, blessé de ce qui va le faire mourir, quand au poème Écrit au mal il oppose le poème Écrit au bien. Ici le chant repart dans le Plein ciel où s’échevelait le siècle passé, ce ciel maîtrisé de la poésie, où l’on n’a plus à chercher à tâtons sa voie, où l’homme qui sait dépasser le mur du son se sent le droit à la haute, à la sublime musique :

J’ai parlé d’air, de feu, de sel et de lumière
Et la rose des vents fut ma forme première,
Rose ramière des romances, mon rameau
D’olivier que portait la terre dans son bec.
J’ai remonté les dynasties et les espèces,
Les nuits vêtues de vanadium et de varechs.
Ruchers des rocs, catalyses, forages,
Émigration verte des eaux et des orages
Éblouissements, sucs et soleils en mouvance :
Nous étions, la nature et moi, de connivence…

LA NATURE… Ici peut-être encore on pourrait se croire sur quelque « Bateau ivre », mais croyez-moi, personne encore, personne au monde, pas même dans une langue étrangère, n’a parlé de la nature comme ce poète-ci, cet enfant : cette nature où l’homme est mêlé :

J’ai parlé avec les bergers dans les gâgnages
Dans les fermes sans nom j’ai bu du lait glacé
J’ai mangé le pain printanier des montagnards
Leur cœur en se levant faisait le jour sur terre.
Il y eu des saisons cachées dans la verdure
Des foyers embaumés, des cheminées perdues,
Une branche de buis sur des photos banales
Et la fraternité brillait comme un fanal.
Il y eu des amants blottis dans les bruyères
Des appels de chasseurs et des cris de courlis
L’eau changeait en chansons les mains des lavandières
Et les lézards peuplaient d’éclairs les éboulis.

Je n’ai la place pour rien : tout est immense. Ce poème : Chez un gardien de phare, Corse, avril 1952, cela me déchire simplement de ne pas le recopier :

La mer, la mer aussi, nous la transformerons.

Et n’allez pas crier que c’est un vers du « Cimetière marin » ! car lisant le poème après, ce que je vous cache, vous auriez bonne mine ! Il y a longtemps que des vers n’avaient charrié d’un coup tant de mots nouveaux à la poésie, et lisez Élégie au grand large, où

Le navire avenir aborde votre cœur

Vous y découvririez, comme à chaque page de ce poète, à qui désormais, qu’on le veuille on non, appartient le don miraculeux d’émouvoir, fût-ce en prose avec À perte de vue :

C’est alors que chaque homme est libre et devient un soleil dans la vie matérielle de tous.

QUANT au poème « Aux côtés de la France », c’est un pas décisif pour lier sur le chemin du réalisme, la tradition et l’invention dans la matière triomphante des choses telles qu’elles sont et la certitude de ce qu’elles deviendront un jour. Poème politique, oui. C’est le chemin de Hugo, de Péguy, d’Éluard. Mais c’est un pas en avant où la rime est la grande introductrice de ce qui ne fut jamais mis en vers, où le souffle est à la mesure des luttes de l’homme, et tout y est dit avec la précision de l’histoire, où est le cœur de ce qui ne peut mourir.
Et, chose essentielle, c’est l’immense cri attendu de tout un peuple pour la liberté et pour la justice, l’œuvre qui s’oppose avec sa simplicité sereine au goût critique de détruire, en allant droit à ce qui brûle, en brûlant avec. C’est le poème des emprisonnés, de Le Léap à André Stil ¹. Le poème qui fait éclater à la face du monde l’unité de leur cause et de la cause française, et qui nous permet de nous retourner vers tous les Mauriac pour leur poser la question de leur mort : « Messieurs, qui continue la France ? Vous ou nous ? »
Je n’ai pas cité une seule ligne d’Amour de la Patrie, qui parut dans Europe et fut couronné à Bucarest ². C’est ce qu’on appelle, en langue vulgaire UN CHEF-D’ŒUVRE, pas moi car je ne veux pas présumer de ce qui suit. J’avais lu ce poème dans sa forme première, je l’ai repris avec éblouissement. Parce qu’à la maîtrise de l’alexandrin, à l’étoffe insensée du langage, à cet or marin des mots, je vois le travail. Le poème repris, refait, roulé comme un caillou des mers dans l’anxiété de la création, et que c’est là la grandeur même de Charles Dobzynski, à l’opposé des grands monstres du génie avec leur spontanéité sacrée. IL SAIT TRAVAILLER, il sait le prix de ne pas se satisfaire.
Si bien que pour te saluer, ce sont tes propres mots que je vais reprendre, dans ton Ode à une héroïne du travail ³ et je te dirai comme tu fis à Olga Ivanovna Prozorova :

Tu as trouvé dans le travail l’aurore de ta morale.

Salut, cadet !

ARAGON

Lire le témoignage de Charles Dobzynski sur ce site



¹ « Aux côtés de la France » fut écrit entre les mois de janvier et mars 1953, au moment où les dédicataires du poème, victimes du complot gouvernemental des « pigeons » se trouvaient encore emprisonnés.
² Lauréat de la médaille d’or du Festival mondial de la jeunesse à Bucarest en 1953, en l’absence de l’auteur, alors sous les armes, le poème fut publié en 1954 chez Pierre Seghers.
³ In Dans les jardins de Mitchourine, Ed. Seghers, 1951.

Notes

[1] Texte paru dans Une Tempête d’espoir (éditions Art Vulc, 1954)

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