Site de l’ERITA
Accueil du site > 6. Dossiers Aragon > Aragon, trente ans après (témoignages en ligne) > Marianne Delranc-Gaudric et Josette Pintueles, « Entretien avec Caroline (...)

Marianne Delranc-Gaudric et Josette Pintueles, « Entretien avec Caroline Bruant et Bernard Vasseur, 9 novembre 2012 »

samedi 22 décembre 2012, par C. G.

Télécharger cet article sous un format pdf

Après avoir enseigné la philosophie, Bernard Vasseur, par ailleurs essayiste et conférencier, est aujourd’hui directeur du Centre de recherche et de création Elsa Triolet-Louis Aragon à Saint-Arnoult-en-Yvelines.

Il a succédé à Michel Apel-Muller, grâce auquel cette maison de campagne du couple d’écrivains a pu devenir à la fois un musée et un centre de culture.

Bernard Vasseur a récemment créé un spectacle poétique et musical, Caf’ Conf’ Aragon, dans lequel il présente la vie et l’œuvre d’Aragon, avec Véronique Pestel (chansons) et Magali Herbinger (lectures).

Diplômée de l’ESC Dijon, Caroline Bruant a été recrutée par Michel Apel-Muller en 1999 et est actuellement directrice adjointe de la Maison Triolet-Aragon. Elle est aussi vice-présidente de l’Association des Maisons d’Écrivains.

Entretien avec Caroline Bruant et Bernard Vasseur,
Directrice adjointe et Directeur de la Maison Elsa Triolet-Aragon,
9 novembre 2012

Marianne Delranc Gaudric et Josette Pintueles, Paris

Pour écouter l’entretien, cliquez sur la photo ci-dessous et attendez quelques secondes

(Transcription résumée de l’entretien ; pour faciliter l’écoute en ligne, les repères horaires sont signalés au début de chaque segment.)

Marianne Delranc Gaudric  : Bernard Vasseur, et Caroline Bruant, comment êtes-vous devenus directeur et directrice adjointe de la Maison Triolet-Aragon ?

Bernard Vasseur  : J’ai été élu fin 2000, après détachement dans un ministère ; Michel Apel-Muller (qui fut le premier directeur et « créateur » de ce centre), est resté de fait à la direction jusqu’en avril 2001. Il faut lui rendre hommage : depuis le legs de 1984, jusqu’en 1995, où la maison a été ouverte, il y a eu des travaux importants, beaucoup de problèmes de financements. Michel Apel-Muller s’est battu pour établir des statuts (Centre de recherche et de création, loi 1901).
Aragon avait insisté pour faire une Fondation, mais le nouveau statut des Fondations nécessitait une grande mise de fonds : ce fut d’abord une association pour une Fondation ; une bataille juridique fut menée par Michel Apel-Muller, grand universitaire, spécialiste d’Aragon et d’Elsa Triolet. Je suis arrivé quand tout était en place.
Caroline Bruant est arrivée en 1999, a commencé à travailler avec Michel Apel-Muller, pour la communication ; les activités de la Maison se sont développées ; nous avons voulu attirer un nouveau public, avec une équipe réduite mais passionnée.
Le paradoxe est que la principale subvention, qui vient de l’État, n’a pas bougé depuis 10 ans. Au départ, elle représentait 80 % du budget. Or, des charges nouvelles sont apparues : loyer à payer à l’État, qui n’existait pas auparavant et qui augmente beaucoup (21 000 € annuels et qui augmente encore cette année). Les salaires sont très faibles, alors qu’on demande toujours plus à l’équipe, car il y a plus de visiteurs et d’activités. Maintenant, la subvention représente 30 % du budget, ce n’est même pas le montant des salaires. Il y a un mécénat privé (villes, entreprises). Notre activité nous procure 56 % du budget. Il faut rendre hommage à la petite équipe qui fait beaucoup de choses : par exemple, une seule personne s’occupe du parc de 5 hectares. De plus il y a l’usure de la maison (une porte d’écluse s’est cassée par exemple).
Caroline Bruant a été élue Vice-Présidente de la Fédération des Maisons d’Écrivains et des Patrimoines littéraires ; en comparaison, pour une activité comme la nôtre, il faudrait beaucoup plus de salariés et d’argent. Les budgets sont dérisoires pour les grandes expositions d’art contemporain.

(20’06) : MDG  : Et le Conseil d’Administration, comment est-il composé ?

Des membres fondateurs pour l’essentiel : la Présidente Edmonde Charles-Roux, très présente, à qui il faut rendre hommage ; le Vice-Président Jean-Paul Escande ; le Secrétaire Perpétuel Jean Ristat ; et toutes les parties prenantes de l’Aragonie : l’État, la Bibliothèque Nationale avec Marie-Odile Germain, le Préfet des Yvelines, des élus locaux comme le Président du Conseil Général, le Maire de Saint-Arnoult en Yvelines, Gallimard, le Parti Communiste, et des artistes et écrivains de tous horizons : Jean d’Ormesson, François Taillandier ; il y a eu Jean Ferrat, Jean Dutourd, François Nourissier, malheureusement décédés ; le bureau se réunit deux fois par an. La Maison est membre de la Fondation de France, ce qui lui donne droit à être considérée comme Fondation abritée par la Fondation de France et de recueillir des dons.

(27’37) MDG : La Maison est aussi un centre de recherches : quelles sont ses ressources de ce point de vue ?

BV  : À l’origine, les manuscrits devaient venir ici ; c’était le seul lieu aragonien après la liquidation de la rue de Varenne. C’était l’idée de Michel Apel-Muller au départ ; mais les manuscrits sont maintenant conservés à la Bibliothèque Nationale. D’ailleurs, pour le Maire de Saint-Arnoult, c’était un institut, un lieu de recherche, d’où sa réserve, car il ne voulait pas gêner. Nous avons donc changé cette orientation pour faire venir le public local aussi. Mais il y a encore beaucoup de ressources pour les chercheurs ; par exemple Pierre Juquin, dans sa biographie d’Aragon, mentionne de nombreuses fois la bibliothèque du Moulin où se trouvent les livres lus par l’enfant Aragon, Le Feu de Barbusse (édition originale de 1916), un livre de Nancy Cunard sur les Noirs aux USA, les éditions de Marx (32’45) ; la première édition de l’Adresse inaugurale de la 1ère Internationale en français (1921) ; des textes dédicacés de Paul Vaillant-Couturier, de L’Espoir de Malraux ; les dédicaces sont un aspect important de notre fonds.

Caroline Bruant  : Les demandes de chercheurs se multiplient, pour de petits ou grands projets comme l’exposition du Musée de la Poste [1]. Il faudrait numériser le Fonds. Le fonds de photos est extraordinaire aussi. Avant, il y avait une bibliothécaire, dont le poste a été supprimé, ce qui rend le travail plus difficile.
Des gens passionnés ont des collections ou des textes rares : le Moulin peut avoir vocation à les recueillir.

(42’18) MDG : Il y a aussi des cartes postales, des documents divers

CB : Oui, par exemple, on a pu remontrer grâce à cela l’exposition d’Elsa Triolet de 1967 sur Maïakovski ; après l’exposition du Musée de la Poste, nous avons pensé qu’il serait intéressant de re-montrer les murs d’Aragon, dans son appartement de la rue de Varenne, d’où l’exposition actuelle [2]. Nous avons beaucoup d’affiches, de programmes de théâtre ; un fonds russe également. En 2010 (année Russie France) a eu lieu une exposition sur les maisons d’écrivains russes et français et nous avons exposé au Musée littéraire Pouchkine.
BV  : La Maison est un lieu fédérateur ; nous aimerions avoir un exemplaire de toutes les thèses sur Aragon et Elsa Triolet, par exemple.

(49’22) MDG : La Maison se développe aussi du point de vue des expositions et de leur renommée…

BV : Notre orientation est de nous adresser à un grand public ; une maison est un lieu qui peut faire médiation ; si on dit aux gens : lisez les livres, on constate un fossé ; la poésie a beaucoup reculé dans la vie des gens, des jeunes. On a moins de complexes à visiter une maison qu’à lire un livre. Les visiteurs ne sont pas tous des pèlerins d’Aragon. Ils viennent parce que c’est un homme célèbre. La maison est une médiation, un moyen d’aller du tourisme à la culture, à la lecture. On fait de la transmission : il y a trente ans qu’Aragon est mort, et quelqu’un qui a 30 ans aujourd’hui n’a rien connu de ce qu’a vécu Aragon ; d’où ce qu’on fait pour les scolaires ; souvent on dit des poèmes très connus de gens plus âgés, comme « La Rose et le réséda », et on constate qu’ils sont totalement inconnus des générations suivantes ; même « L’Affiche rouge », chanté en 1951. Et nous faisons aussi de la médiation : la visite est accompagnée pour faire parler les objets en lisant des textes, des lettres et on dit à nos visiteurs : voyez, Aragon a écrit cela pour vous, ne passez pas à côté ; à la fin, on nous dit souvent : « ce poème que vous nous avez dit, il est dans quel livre ? »

(55’50) MDG  : Aragon avait aussi à cœur une autre médiation : faire connaître la peinture, notamment contemporaine, et la Maison joue un grand rôle en ce sens, par exemple avec les expositions récentes de Villeglé, Titus Carmel, etc …

CB  : Le Moulin est aussi un lieu dédié à la recherche et à la création contemporaine avec les expositions de peintres et artistes vivants, comme Villeglé, Monory, Titus Carmel. Il n’y a pas seulement des peintres dont Aragon a parlé : on découvre parfois des liens avec lui que l’on ne connaissait pas…
BV  : Il y a eu aussi Erro, Adami et Fromanger…
CB  : ces artistes n’ont pas besoin de faire une exposition à Saint-Arnoult en Yvelines, mais le fait que ce soit la maison d’Aragon les attire et ces expositions changent la physionomie et du parc et de la Maison. Malgré les contraintes budgétaires, il y a au moins trois expositions par an.
(59’) Il y a aussi d’autres manifestations d’art contemporain : théâtre, poésie, musique, arts de la rue. Par exemple, nous avons créé le Festival « Poésie buissonnière » qui se passe aux beaux jours, pour amener un public qui ne viendrait pas forcément dans une Maison d’écrivain à découvrir la poésie d’une manière différente.

(1 h) MDG  : Comment le public a-t-il évolué ? Et les formes d’accueil ?

BV  : Le public a évolué et il a fallu innover dans les formes d’accueil. Les chiffres de la fréquentation sont en progression constante depuis cinq ans : un peu plus de 7000 en 2005 ; en 2012, on devrait dépasser les 20 000. La fréquentation a plus que doublé en six ans. Ce lieu devait demeurer vivant. Or, la partie « musée » de la maison ne change pas, et l’on n’a pas de raison d’y revenir souvent. (1 h 02’) Mais grâce aux expositions, aux artistes qui savent que ce lieu représente une certaine conception de la culture, que des spectres y rôdent, que l’on veut faire découvrir aux gens des choses qui les enrichissent, un public a été fidélisé, qui vient à ces manifestations diverses et rencontre les peintres, les écrivains, les chanteurs, etc… Avant, des gens venaient pour visiter la maison d’Aragon et se rendaient compte qu’il y avait aussi des expositions ; maintenant, des gens viennent pour des expositions et découvrent que c’est la maison d’Aragon, et la visitent.
De plus, localement, dans les Yvelines, il y a beaucoup de lieux patrimoniaux, mais peu de lieux dédiés à l’art contemporain, à la poésie etc…
Ensuite, nous avons étudié notre public : c’était des scolaires (6000 environ actuellement) et des seniors ; mais très peu de jeunes ménages. (1 h 06) Sur la suggestion de Caroline Bruant, nous avons cherché à favoriser la visite des jeunes couples avec enfants, par les « Initiatives familles ». (1 h 08’) De même, nous avons institué une tradition, à Pâques, celle de la « chasse aux œufs » suivie d’un spectacle.
CB : Le travail spécifique avec les scolaires est essentiel ; au départ, les enseignants hésitaient, pensant qu’« Aragon, c’était trop compliqué ». Nous sommes donc allés vers le milieu scolaire, en mettant en place des ateliers très divers : écriture, arts plastiques, poésie, musique, slam, et des jeux de piste ; et pour tous publics, de la Maternelle au lycée. Et aussi les Centres de loisirs, qui viennent quelquefois pendant une semaine. (1 h 14’) Une nouvelle réalisation a beaucoup de succès : les « malles pédagogiques », avec des jeux, pour les écoles qui n’ont pas les moyens de venir.
(1 h 17’) CB : Les « Journées-découverte », elles, ciblent les adultes. L’accueil de groupes d’adultes se fait en association avec d’autres structures : associations culturelles, randonneurs…

(1 h 18’) MDG  : Pourriez-vous nous parler de ce qu’on peut appeler le Moulin « hors-les-murs  »  ? Bernard, en ce moment, tu as monté un spectacle de cabaret qui rencontre beaucoup de succès…

BV : Des expositions très variées circulent en effet à l’extérieur : sur la chanson, ou à partir de l’ « Affiche rouge », réalisée par de jeunes étudiants en graphisme… (1 h 22’) Le spectacle de cabaret rencontre actuellement un grand succès et va dépasser les cent représentations. Il réunit Véronique Pestel, auteur – compositeur – interprète, la comédienne Magali Herbinger et moi-même. Son but est de donner envie de lire Aragon, en partant de l’homme, dont la vie peut toucher tout le monde.
(1 h 26’) Il y a aussi ce que nous avons appelé des « conversations » sur Aragon, plutôt que des conférences, hors les murs.

(1 h 27’) MDG  : La Maison a donc un rôle fédérateur entre les publics, les artistes, les chercheurs ?

BV : nous avons fait en sorte que tous les ans, il y ait une rencontre de chercheurs, des poètes, des peintres…
CB  : Nous en avons fait un lieu de rencontres, et cherché à mélanger peintres, chanteurs, écrivains, grand public, public spécialisé, qui ne se rencontrent pas, en général, fidèles en cela à Aragon et à Elsa Triolet. Nous adoptons volontiers la devise de Vitez : « élitaire pour tous ».
(1 h 28’) BV : On peut d’autant mieux le faire que la maison n’apparaît inaccessible à personne. La Maison permet d’aller jusqu’au texte, jusqu’à la poésie, et au-delà, jusqu’aux valeurs qu’a portées Aragon. Je peux raconter quelques anecdotes révélatrices des réactions du public. Je suis frappé par le fait qu’Aragon est fédérateur. Et puis que les gens, ayant entendu les poèmes, disent : « ça nous élève ». Même les enfants s’enthousiasment.
Nous avons établi aussi des liens pérennes désormais, avec la mairie de Saint-Arnoult, le département et la Région. La presse, la télévision font des reportages sur la Maison et cela élargit le public.
Pour conclure, on peut dire qu’Aragon rassemble.

Télécharger cet article sous un format pdf

Notes

[1] Exposition « Aragon et l’art moderne », Musée de la Poste, à Paris, du 14 avril au 19 septembre 2010.

[2] Exposition « 56 rue de Varenne », du 22 septembre au 30 novembre 2012, puis à l’Espace Niemeyer, 75019, Paris.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0