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Sarah Oppenheim, « Pourquoi je mets en scène “Le Paysan de Paris” », 2012

samedi 22 décembre 2012, par C. G.

Metteur en scène et ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Lyon, Sarah Oppenheim (née en 1983) a suivi un cursus universitaire en sinologie et études théâtrales. Auteur de plusieurs mises en scène, elle a traduit et créé L’Exécution du juge infernal, opéra tragi-comique de Qiu Shenrong (1958) et présenté cette mise en scène à Pékin lors du Festival Croisements en 2011. Elle prépare actuellement un spectacle à partir du Paysan de Paris d’Aragon, qui se déroulera du 8 au 29 avril 2013 à la Maison de la Culture 93 de Bobigny ; c’est à ce titre qu’elle nous a confié le texte suivant sur ce roman qui brise les cadres romanesques.

Pourquoi je mets en scène Le Paysan de Paris
Sarah Oppenheim

C’est le roman de ce que je fus en ce temps-là.
Où la description est réservée aux lieux, et l’histoire
est celle de l’évolution d’un esprit.
Aragon, Les incipits, ou je n’ai jamais appris à écrire.

Le Paysan de Paris est un texte qui m’a toujours profondément touchée, car j’y croise au fil des pages le bonheur enfantin d’un regard émerveillé sur la ville tout autant que l’angoisse profonde d’un homme penché sur ses abîmes. On y suit, intrigués, un homme qui marche et nous guide dans les replis secrets d’une ville, Paris et ses passages peuplés d’objets et d’êtres aux pouvoirs de séduction inquiétants. Mais derrière l’excitation et le plaisir de la flânerie et de l’exploration, derrière la jubilation du réenchantement du monde par la magie du regard et de l’écriture, s’y découvre la confrontation troublante d’un homme avec les multiples images brouillées de lui-même, qu’il hésite à fuir ou à chercher dans les miroirs qui peuplent la ville et le fascinent. Ce jeune homme a mon âge quand il finit d’écrire Le Paysan, en quête inquiète de lui-même, engagé en funambule sur les chemins du mentir-vrai, et il semble qu’il tomberait s’il s’arrêtait de marcher. Il n’est pas encore l’Aragon communiste, le poète de la Résistance, le Fou d’Elsa, il n’a pas encore écrit sa grande œuvre romanesque, mais il est déjà écartelé entre son désir de jouir de la beauté du monde et la fascination de la mort en lui.
Le Paysan de Paris, regard sur une ville en mutation et autoportrait, plongée dans un univers mental intense et production inlassable d’images, est un formidable matériau dramaturgique et scénique.
Aragon nous y montre la ville en mouvement, son immense potentiel imaginaire autant que sa fragilité face à la destruction. Comme l’a analysé Walter Benjamin, grand lecteur du Paysan de Paris, dans Paris, capitale du XIXe (et d’une manière encore tellement actuelle), l’évolution moderne des grandes villes se fait dans le même temps que des pans entiers d’elles deviennent ruine, et leur croissance accélérée s’accompagne de celle des moyens de les raser. Elles sont à la fois lieu de mémoire et de futur, de destruction et de construction. C’est ce moment charnière que saisit Aragon dans sa description d’un passage parisien sur le point d’être détruit : le Passage de l’Opéra qui devient sous sa plume le « Passage de l’Opéra Onirique », un lieu peuplé des spectres d’un passé qui résiste à sa disparition.
Derrière le « merveilleux du quotidien » surréaliste, il décrit ainsi deux mondes, celui d’avant la grande boucherie de 14-18 qui est aussi celui de l’enfance qui ne reviendra plus, et celui en transformation de l’entre-deux guerres. Nous sommes dans un temps de suspension entre le traumatisme de la première guerre mondiale et la montée des fascismes, un temps d’interrogation de l’individu et du collectif face à la montée des masses. Un temps aussi où le regard et l’écriture se confrontent au développement de la photographie et du cinéma, s’en nourrissent autant que s’y questionnent. Aragon marche dans ce temps et il y collectionne le détail, le fragile, l’éphémère. Il le transfigure poétiquement pour le faire exister, et il fait de cet acte un acte de résistance de l’imagination.
J’ai eu envie que la scène, ce lieu par excellence du geste donné à voir et de l’éphémère, accueille cette saisie d’un passé en train de disparaître, cette tentative poétique de le rendre présent encore et toujours.
Dans son mouvement qui nous entraîne de la captation du monde par le regard à sa métamorphose poétique, dans le tissage fécond qu’il accomplit entre travail de mémoire et transfiguration du réel par l’invention incessante d’images, Aragon m’évoque souvent Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz. Chez l’un comme chez l’autre, le passage au fantastique ne fait appel ni à un ailleurs ni au sublime ni à la magie, mais part du plus banal, de la camelote, du dérisoire, de bouts de ficelle. L’inanimé s’anime, le quotidien révèle son étrangeté et, par la grâce du geste et la force de l’écriture, nous sommes amenés à changer notre regard sur les choses que nous croyons si bien connaître que nous ne les voyons plus. Se dessine alors un théâtre mental tel qu’il existait en nous dans l’enfance, peuplé d’objets qui gardent leur double appartenance à la réalité et à l’imaginaire.
Le Paysan de Paris fait naître un désir de théâtre. Il donne envie de retrouver sur scène le parcours de l’écriture d’Aragon, de saisir le mouvement visuel et sonore de l’imagination, de faire vivre le moment charnière de métamorphose du réel. Transfigurer le regard sur le monde sans pour autant le nier ; se l’approprier pour un temps, poétiquement, sans besoin de le posséder matériellement ; faire exister l’éphémère sans que celui-ci ne cesse d’être fugace et toujours inachevé ; cerner sans enfermer ni figer : ce désir, si présent dans Le Paysan de Paris, n’est-il pas aussi celui du théâtre ?

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Ecouter Sarah Oppenheim (présentation de la saison au théâtre de Bobigny) :


Le Paysan de Paris - Présentation de saison... par MC93Bobigny

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