Érita : Équipe de Recherche Interdisciplinaire Triolet / Aragon
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Michel Apel-Muller, par Suzanne Ravis, 2012

lundi 24 décembre 2012, par C. G.

J’ai rencontré Michel Apel-Muller en 1972 à Marseille, à l’occasion de l’exposition "Ecoutez-voir Elsa Triolet" qu’il avait conçue et réalisée. Il y accompagnait Aragon. J’enseignais alors à l’Université de Provence à Aix, et j’avais déjà inscrit un sujet de thèse ambitieux sur son œuvre romanesque. Michel me guida généreusement dans le labyrinthe organisé de cette exposition très originale, et me présenta ensuite à Aragon. Celui-ci se tenait droit, immobile, blanc d’épuisement, comme étranger à la foule des visiteurs. J’étais paralysée de timidité, et gênée de faire intrusion dans le domaine privé de sa douleur. J’osai quand même parler à Aragon du sujet de ma thèse sur le temps romanesque, qui sembla l’intéresser ; il me dit que c’était surtout Elsa qui avait réfléchi sur le temps, et nous avons échangé quelques paroles dont je me souviens. C’est ainsi grâce à Michel que j’ai rencontré Aragon.

Quelques années plus tard, peu après la mort d’Aragon, étant venue à Paris avec mon mari Georges Ravis, qui avait un peu connu Michel étudiant et militant à l’ENS de Saint-Cloud, j’ai découvert l’appartement d’Aragon quasi vide, où Michel et Jean Ristat étaient en train de ranger dans des cartons les derniers livres et papiers de l’écrivain. Il y subsistait encore une partie des images punaisées sur les murs. Michel nous avait invités à venir l’aider dans cet ultime travail, et il nous montra deux livrets sur mauvais papier de récits diffusés dans la clandestinité, qui nous ont émus, car la guerre et la Résistance n’étaient pas loin dans nos souvenirs d’enfance. La France n’était pas un mot creux pour Michel, et pour nous non plus. Son patriotisme de lorrain s’exprimait quelquefois avec vigueur, mais il n’était pas chauvin et s’ouvrait à l’universel.

Dans une interview avec Maryse Vassevière et Luc Vigier, Michel a raconté comment Aragon s’était décidé à faire don de ses documents et manuscrits "à la Nation française", en les confiant pour étude au CNRS. Michel et Jean Ristat y ont contribué. D’autres que moi ont déjà dit quelle énergie et quelle constance Michel a déployées pour que soit créé et maintenu au CNRS le Fonds Elsa Triolet-Aragon contre vents et marées. Il en fut nommé directeur, et s’investit à fond dans cette responsabilité. Les premières années furent consacrées au rangement et classement de la montagne de lettres, papiers divers, manuscrits, qui devaient trouver place rue de Richelieu. En 1985, enfin, les conditions favorables pour le démarrage de la recherche étant à peu près réunies, Michel Apel-Muller invita tous les chercheurs intéressés par l’œuvre des deux écrivains à se réunir pour réfléchir au développement possible de la Recherche à partir du fabuleux trésor déposé au Fonds. Je venais de créer à l’Université d’Aix en Provence le "Centre Aixois de Recherche sur Aragon" ; Michel me fit signe, et je rencontrai à la première réunion plusieurs collègues de Besançon, parmi lesquels Jean Peytard et Lionel Follet, et d’autres de Paris, Jean Levaillant, Henri Béhar. Léon Robel, chargé au Fonds des textes écrits en russe, était bien entendu présent, ainsi que Jean Ristat. Daniel Bougnoux était là, mais il ne revint pas. Je ne me souviens pas de tous… L’enthousiasme de Michel était contagieux. De ce moment date l’élan donné à la Recherche sur Aragon et Elsa Triolet, menée en toute liberté dans un esprit d’ouverture et un travail d’équipe. Il était heureux quand de jeunes chercheurs venaient se joindre aux anciens. Il recherchait aussi le contact avec des chercheurs étrangers, qu’il accueillait volontiers au Fonds, et parfois au Moulin de Saint-Arnoult.

Relever le Moulin, en faire un lieu de culture et d’accueil (avec des chambres pour les chercheurs, pour les artistes), avec un musée mais aussi une bibliothèque fonctionnelle, en organiser le fonctionnement jusqu’au moindre détail, c’était une tâche gigantesque. Le plus lourd a peut-être été les négociations et d émarches pour que se mette en place la Fondation, et pour obtenir les subventions nécessaires. Il m’en parlait quelquefois mais avec discrétion, heureux quand la signification culturelle de cette entreprise était reconnue.

J’ai toujours admiré chez Michel son énergie, sa hauteur de vues, son désintéressement absolu et sa générosité. Il transmettait une ardeur joyeuse lors de nos colloques sans cérémonies, savait prendre la parole avec une grande noblesse de ton devant les autorités universitaires à Grenade, et mettait toujours le meilleur de lui-même dans les exposés rigoureux qu’il faisait sur un poème, sur l’histoire d’une édition, ou un feuillet manuscrit découvert dans un livre de la bibliothèque.

J’ai souffert de voir avec quelle rapidité certains gestionnaires du Ministère de la Culture se sont hâtés de l’écarter quand il atteignit l’âge de la retraite, le silence total sur son action à la réunion du Conseil scientifique de la Fondation le jour où il ne fut plus là. Ce Conseil qu’il avait réussi à obtenir pour un élargissement démocratique des initiatives ne fut plus convoqué depuis ; très vite, la bibliothèque fut privée d’une présence permanente de bibliothécaire au Moulin. Heureusement, la vie culturelle de la Maison s’est développée, elle a obtenu une popularité et un rayonnement accrus sous la direction de Bernard Vasseur. Michel n’a pas commenté devant moi le transfert à la Bibliothèque Nationale du Fonds, car il respectait la personne qui en a reçu la responsabilité et savait le Fonds en bonnes mains, mais je crois qu’il lui a été dur de voir le travail de recherche, inachevé malgré les vingt ans passés depuis le legs d’Aragon au CNRS, confié à une institution de conservation, ce qu’Aragon n’avait pas souhaité.

Les jeunes générations sauront-elles ce qu’elles doivent, ce que nous devons tous, à l’action de Michel Apel-Muller ?

Pour nous qui avons vu en lui à la fois un aîné exemplaire et un ami, nous ne pouvons pas dissocier les deux images. Je n’oublierai jamais la lecture bouleversante de la lettre d’Elsa Triolet qu’il fit à mon mari et moi à Aix en Provence, quand il ne l’avait pas encore publiée sous le titre "Les jambages bleus du malheur". Ni son accueil si cordial au Ventadour, aux côtés de Jeanine si généreuse elle aussi. Nous n’avons pas toujours su lui exprimer notre reconnaissance. Mon message arrive trop tard, mais j’espère que ses petits-enfants le liront un jour.

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