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CR par Hervé Bismuth de : Pierre Juquin, Aragon, Un destin français, Éditions de la Martinière, 2 tomes, 2012-2013

jeudi 11 avril 2013, par C. G.

Pierre Juquin, Aragon, Un destin français. Éditions de la Martinière, 2 tomes, novembre 2012-mars 2013. Prix : 2x29,90 €.

Cette biographie d’Aragon est la première biographie moderne d’Aragon. Moderne, elle l’est au sens où, à la différence des précédentes, notamment de celle de Pierre Daix, deux fois révisée par son auteur, elle ne se construit plus à partir des confidences et des écrits de l’intéressé, qui ont cessé d’être le centre et le squelette du récit de sa vie : ces confidences ne sont plus que des matériaux parmi d’autres de cette volumineuse biographie rédigée par Pierre Juquin, des matériaux toujours relus, reconsidérés, réévalués à l’aune des documents historiques que sont les écrits et les témoignages, mais aussi à l’aune de leur confrontation avec l’Histoire. Car cette œuvre de biographe est avant tout une œuvre d’historien, qui retrace la vie d’Aragon et avant lui celle de sa famille, puis celle d’« ElsaLouis », comme la vie d’individus inscrits dans l’Histoire : c’est en marxiste bien plus qu’en portraitiste ou en psychologue que Pierre Juquin expose, avec la pédagogie nécessaire pour une nouvelle génération de lecteurs qui n’était pas seulement née au moment de la mort d’Aragon, la vie d’un homme qui a étreint le XXe siècle.

Moderne, elle l’est également au sens où elle assume sa subjectivité, et l’autobiographe Pierre Juquin n’hésite pas à rappeler cette subjectivité à son lecteur par l’intrusion régulière d’un Je passeur d’histoire, qui s’exclame et s’interroge à l’occasion, mentionnant ici ou là la provenance de telle confidence, le contexte de tel témoignage, la source de tel document. Cette biographie est l’occasion d’un dialogue entre un lecteur et témoin passionné et son objet, un dialogue qui rappelle qu’être lecteur et amateur d’Aragon dans la seconde partie du XXe siècle voulait dire aussi être auditeur, ainsi que le rappelle cet émouvant chapitre, « Prélude à Jean Ferrat », écrit à l’occasion de la mort du chanteur survenue pendant la rédaction de cette biographie, en mars 2010. Elle l’est aussi par ses allers-retours constants, ces mises en perspective entre plusieurs périodes différentes de la vie d’Aragon, qui empêchent le destinataire de cette biographie de s’installer dans la confortable linéarité d’une vie découpée en périodes segmentées.

Même la césure qui permet de scander la longue vie de l’écrivain est neuve : aux « trois périodes » d’Aragon auxquelles on fait la plupart du temps référence à la suite de Pierre Daix et surtout pour des raisons littéraires, Pierre Juquin préfère une césure en deux hémistiches, que le relatif équilibre des deux volumes de la biographie (1897-1939 ; 1939-1982) ne suffit pas à justifier. Car dans le rapport d’Aragon à son monde, il y a bien une césure, située en 1939 : celle qui sépare l’écrivain insolent devenu écrivain partisan de l’homme portant le poids d’un écrivain au destin national, qu’il ait ou non assumé ce destin. Entre ces deux hommes, il aura fallu le temps d’un retrait, d’un enfouissement, celui de la clandestinité du parti communiste, puis de la Résistance.

La modernité de cette biographie, la première depuis neuf ans, est enfin et surtout celle d’un travail qui s’appuie sur les apports les plus récents publiés à ce jour, à l’exception des lettres d’Aragon à Breton publiées à l’automne 2011 , que Pierre Juquin regrette de n’avoir pu intégrer à temps. Au nombre de ces apports figurent à une place honorable ceux fournis par les consultations minutieuses du biographe en personne : bibliothèque personnelle d’Aragon ; archives du fonds CNRS, des partis communistes français et soviétique, de la police française ; ouvrages dédicacés ; correspondances ; témoignages écrits et témoignages oraux de quelques survivants remontant au plus tôt à la vie mal connue d’Aragon sous l’Occupation… Ainsi, cette biographie n’est plus seulement le résultat et le tri de la documentation concernant Aragon : elle fait elle-même désormais partie de cette documentation, et s’avère un outil nécessaire pour quiconque chercherait à travailler sur la vie d’Aragon. Il restera encore, sur la vie d’Aragon, des documents à mettre au jour — et il s’en publie encore quelques-uns [1] —, des thèses ouvrant de nouveaux champs de recherche — et il s’en écrit régulièrement [2] —, mais cette biographie montre bien que la documentation accumulée et triée depuis un peu plus de trente ans permet à présent de suivre Aragon à la trace, même dans les — rares — moments où il cesse d’être un homme public.

Le recul pris par cette biographie et son abondante documentation permettent des développements sur des points habituellement peu visités de la vie d’Aragon, comme ses rapports avec le dirigeant du PCF (1930-1964) Maurice Thorez ou la façon dont l’écrivain a vécu la Guerre d’Algérie. Ces nouvelles perspectives sont aussi l’occasion de mises au point et de rectifications de certains témoignages, y compris de témoignages fournis par Aragon lui-même, et éclairent au plus près les passages les plus discutés (car discutables) du parcours d’Aragon : congrès de Kharkov, Paul Nizan, mensonges sur l’activité de Maurice Thorez sous l’Occupation, affaire Lyssenko, procès Kravchenko, rapport Khrouchtchev, Hongrie…, autrement dit tous ces passages difficiles et controversés qui permettent de décrire en pointillés le rapport d’Aragon à la cause politique et en particulier au stalinisme, depuis son enthousiasme de jeune militant jusqu’aux silences de la fin de sa vie, en passant par le dégradé de la défiance, des demi-mots, des phrases à double sens et des textes virulents qui ont suivi la fin du printemps de Prague.

Cette biographie, qui s’incrit dans l’Histoire et qui confronte son objet aux documents historiques, n’est pas pour autant éloignée des textes littéraires d’Aragon, qu’elle revisite pour ce qu’ils offrent de témoignages, mais aussi pour la façon dont leur sens s’enrichit parfois à la lumière de telle ou telle mise au jour : il est vrai que s’agissant d’Aragon, on ne saurait guère être un biographe, historien fût-il, sans se livrer à certaines explications de texte, quitte à les confronter à d’autres gloses, comme le fait Pierre Juquin à maints endroits, notamment à l’occasion du poème « Il revient » (1953), écrit à l’occasion du retour d’URSS de Maurice Thorez.

Cette vie d’Aragon ne se termine pas à la mort du romancier-poète, évoquée à l’avant-dernier chapitre de ce long parcours, mais par l’œuvre qu’il avait terminée presque vingt ans plus tôt, Le Fou d’Elsa (1963). Il est vrai que ce poème monstrueux était le testament d’Aragon.

C’est bien parce que ces deux tomes de quelque 1500 pages constituent une ressource indispensable pour les perspectives de lectures et de travail qu’ils offrent qu’on regrette l’absence de références aux sources abondantes qui leur ont servi de matériau et celle d’un index raisonné.

Hervé Bismuth

Notes

[1] Aragon, Lettres à André Breton. 1918-1931, édition établie, présentée et annotée par Lionel Follet, Gallimard 2011

[2] On mentionnera pour l’année 2012 : Josette Pintueles Lefaure, L’Œuvre poétique d’Aragon. L’Œuvre au défi, sous la direction de Nathalie Piégay-Gros, Université Paris-Diderot, mars 2012 ; Marie-France Boireau-Bachelier, Aragon, romancier penseur de l’Histoire, sous la direction de Reynald Lahanque, Université de Nancy, septembre 2012

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