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Charles Dobzynski, par Marianne Delranc-Gaudric

vendredi 2 janvier 2015, par C. G.

Décédé le 26 septembre 2014, Charles Dobzynski avait participé à plusieurs travaux de l’ÉRITA. Il était intervenu au colloque Elsa Triolet Un Écrivain dans le siècle, (L’Harmattan, 2000) sur « Elsa Triolet & la Belle Jeunesse » (p. 225-236) ainsi qu’à celui sur Les Lettres françaises, par un témoignage, « Un arc-en-lettres » qui comporte des souvenirs-poèmes extraits de l’un de ses derniers livres, Ma mère, etc., roman… (Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 14, p. 225-233). Il était aussi venu témoigner devant le groupe de recherches de ses relations avec Aragon et Elsa Triolet.

L’article de Marianne Delranc-Gaudric que nous donnons à lire ci-dessous a été publié sur le site de la Presse nouvelle : magazine progressiste juif, n° 320, novembre 2014, p. 8.


Charles Dobzynski, poète de notre temps

Charles Dobzynski est l’un des grands écrivains français contemporains ; on ne le présente plus aux lecteurs de la PNM. Poète, journaliste, essayiste, romancier, traducteur, sa vie est intimement liée à celle du XXe siècle, mais par l’écriture et la réflexion, il s’est également projeté dans le XXIe siècle. Il a évoqué sa vie dans certains de ses livres, comme Je est un juif, roman ou Ma mère, etc., roman…, dont nous avons rendu compte ici-même.

Né en 1929 en Pologne, enfant d’une famille modeste réfugiée en France, il ne dut son salut, en 1942, qu’à un réflexe poétique, la réminiscence fulgurante d’une chanson, qui lui fit répondre au policier venu les arrêter, lui et sa mère, et qui lui demandait où il était né : « Moi, je suis né dans le Faubourg Saint-Denis ». Le policier répondit : « C’est bon, je reviendrai ! ». D’une famille de résistants, Dobzynski a pris part, encore adolescent, à la Libération de Paris puis a remplacé son père, dans l’atelier familial de tricot, mais sa vocation était l’écriture.

La rencontre avec Paul Éluard, puis avec Elsa Triolet, le confirme dans cette voie. Cette dernière salue « une poésie généreuse comme la jeunesse, vivante de chacun de ses vers avec ses racines profondes qui plongent dans la tradition poétique, et ses cimes qui frôlent l’avenir [1] ». Elle l’intègre au mouvement de « La Belle Jeunesse », qu’elle lance cette même année. Ses poèmes sont publiés dans Les Lettres françaises et Aragon le fait entrer à Ce soir puis aux Lettres. Il y est critique de cinéma, sous le pseudonyme de Michel Capdenac, et fréquente les plus grands artistes du septième art. Parallèlement, il collabore à d’autres revues : Action poétique, Europe, dont il devient le rédacteur en chef et où il tient une rubrique de poésie, révélant les œuvres les plus diverses, du monde entier, avec un enthousiasme et une sagacité toujours renouvelés.

En même temps, il écrit des poèmes : impossible de citer toutes ses œuvres, mais ce qui les caractérise, c’est la variété : poésie de haute volée, complexe, ou poésie légère, humoristique, en prise avec le siècle, comme ces « Jeans », démarqués des « Djinns » de Victor Hugo, que j’ai souvent fait lire à mes élèves, et qui les réjouissaient… Il peut aller du retour sur soi à la réflexion sur le monde contemporain, les deux étant liés, ou à la rêverie surréaliste et à la projection dans l’avenir. Passionné de sciences, ami du grand astrophysicien et écrivain Jean-Pierre Luminet (auteur de livres sur Copernic, Tycho Brahé…), il a intégré à sa poésie des réflexions sur l’univers. Ses livres transgressent les genres : la poésie se fait roman, ou inversement ; elle peut être très brève ou longue, suivre des formes différentes, mais toujours élaborées, en vers ou en prose, comme dans L’Escalier des questions (L’Amourier, 2005), illustré par Colette Deblé. Parmi ses œuvres les plus connues : Notre amour est pour demain (Seghers, 1951), L’Opéra de l’espace (Gallimard, 1963), Capital terrestre (EFR, 1975), Table des éléments (Pierre Belfond, 1978), Corps à réinventer (La Différence, 2005), À revoir, la mémoire (Phi, 2006), Le Baladin de Paris, avec des photos de Louis Monnier (Le Temps des cerises, 2012). Charles Dobzynski obtient le Prix Goncourt de la Poésie en 2005 pour l’ensemble de son œuvre. Il est aussi l’auteur de nouvelles, comme Couleur mémoire, nouvelles (rééd. Nykta 1997) préfacées par Miguel Angel Asturias, La Surprise du lieu (La Différence, 2006), ou Le Bal des Baleines & autres fictions (Orizons, 2011), un de ses derniers recueils, qui se situe entre poésie, fantastique et science fiction.

Un autre pan de son activité est la traduction. C’est lui qui révèle en France l’importance de la poésie yiddish avec son anthologie Le Miroir d’un peuple (Gallimard 1971), rééditée à plusieurs reprises. Il doit à sa mère la connaissance de ces grands poètes, comme Peretz Markish, dont l’exécution sous Staline l’indignait. Il a traduit également, entre autres, Maïakovski (Le Nuage en pantalon, Le Temps des cerises, 1997), Nazim Hikmet (C’est un dur métier que l’exil  ; Paris ma rose et autres poèmes, même éditeur, 1999), Rilke (Sonnets à Orphée, Messidor, 1989), Yannis Ritsos (L’arbre de la prison et les femmes, Éd. d’Art d’Athènes, 1962), la belle revue d’avant-garde yiddish Khaliastra/La Bande (Lachenal & Ritter, 1988).

Son dernier livre en deux volumes, Un four à brûler le réel (T. I : Poètes de France et T. II : Poètes du monde) témoigne du même désir de faire connaître au plus grand nombre les poètes du monde entier, présentant chacun en quelques pages essentielles et vives, citant des vers significatifs.
Charles Dobzynski est aussi l’un des fondateurs, avec Jean Ristat, de la Société des amis d’Elsa Triolet et Aragon, qu’il a présidée durant plusieurs années. Il a créé la revue Faites entrer l’infini en 1986, dans un format inhabituel, très élégant, avec une belle mise en pages de François Féret, et a eu l’idée d’en illustrer chaque numéro par les œuvres de grands artistes comme Kijno, Jiri Kolar, Melik Ouzani, Fenosa, Bazaine, Abidine. Je me souviens des réunions du comité de rédaction, animées et joyeuses, et de son exigence de qualité, qui se conjuguait avec sa gaîté et son humour, son goût des mots, du trait d’esprit, du « Witz » cher à Freud. Il a également apporté devant l’Équipe universitaire de recherches interdisciplinaires sur Elsa Triolet et Aragon (ÉRITA) de précieux témoignages sur les Lettres françaises, sur Elsa Triolet, sur Aragon, sur le mouvement de « la Belle Jeunesse ».

Communiste de cœur, mais indigné par la dérive stalinienne des pays socialistes, constatant « le naufrage généralisé de cette forme de pouvoir politique qui usurpa le nom de socialisme », comme il le dit à propos de Maïakovski dans son dernier livre, c’est par la poésie, l’écriture, que Dobzynski a voulu changer le monde en mieux. On peut dire de lui ce qu’il écrit à propos de Yannis Ritsos : « S’il demeura conscient d’une lutte à mener en faveur de la libération humaine, c’est par la fonction spécifique du langage poétique qu’il entendit la conduire » (Un Four à brûler le réel, T. 2, p. 241). Éloignons donc notre tristesse en lisant ses œuvres : elles nous font passer par toutes les couleurs des émotions, elles nous donnent à rêver et à penser !

Sur ce site, on peut lire la préface qu’Aragon a consacré à Une tempête d’espoir (1954) de C. Dobzynski dans Les Lettres françaises et le témoignage de ce dernier, présenté par Marianne Delranc-Gaudric :

- Aragon, « Savoir saluer ses cadets », préface à « Une tempête d’espoir » (éd. Art Vulc), 1954

- Charles Dobzynski, « Aragon et les cadets, témoignage », 2012

D’autres articles consacrés à Charles Dobzynski peuvent être lus sur la toile :

- Le communiqué du Parti communiste français, L’Humanité, 3 octobre 2014

- Jean-Baptiste Para, « Charles Dobzynski : “La langue que je parle n’est pas morte Sa source est l’alphabet de l’univers” », L’Humanité, 1 octobre 2014.

- Françoise Siri, « Charles Dobzynski, l’écrivain sans-papiers est mort », suivi d’un entretien avec C. Dobzynski, Bibliobs, 2 octobre 2014

Notes

[1] Les Lettres françaises, 14 décembre 1950 « Charles Dobzynski enfant du siècle ».

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