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Jean d’Ormesson lecteur d’Aragon, par Reynald Lahanque

mardi 19 décembre 2017, par P. P.

Jean d’Ormesson lecteur d’Aragon

On sait l’immense admiration que Jean d’Ormesson, récemment disparu (5 décembre 2017) n’a cessé de professer à l’égard d’Aragon, dans ses écrits comme dans ses interventions à la radio ou à la télévision. Homme de droite, il a estimé secondaire leur adversité politique, et de bien plus haute valeur leur commune passion pour la littérature et la langue française. Ainsi, lors du 10e anniversaire de la mort d’Aragon, sous le titre « Le moderne par excellence » (L’Humanité, 17 décembre 1992), il écrit :

« Ce n’est un secret pour personne que je ne partageais pas les idées politiques d’Aragon. Je n’ai jamais été communiste. C’était donc qu’il y avait quelque chose qui pourrait unir des hommes que séparait la conception qu’ils se faisaient de la société : c’était l’amour des livres et des mots, c’était la puissance des rêves. Aragon a fait rêver des millions de lecteurs, en France et hors de France. Il leur a appris la beauté, l’audace des idées et des formes, la force des passions, l’amour. D’innombrables jeunes gens ont appris ce qu’étaient la langue française et ses mots de tous les jours en répétant après lui les phrases de lumière et de feu qui se confondent à jamais avec lui. »

Souvent, c’est le poète qu’il a célébré, récitant de mémoire tels ou tels de ses vers, ou empruntant à des poèmes plusieurs titres de ses livres : Garçon de quoi écrire (Gallimard, 1991) au Roman inachevé, puis à un même poème des Yeux et la mémoire, les trois livres écrits à l’heure du bilan, C’est une chose étrange à la fin que le monde (R. Laffont, 2010), Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit (R. Laffont, 2013), et Je dirai malgré tout que cette vie fut belle (Gallimard, 2016). Mais s’il avait intitulé son hommage à Aragon au moment de sa mort « Tombeau pour un poète » (Le Figaro, 25 décembre 1982), c’est bien le créateur aux dons multiples qu’il évoque dans les termes les plus élogieux :

« Le plus grand poète français est mort. Et un romancier de génie. Et un critique, un essayiste, un polémiste hors pair. Un écrivain universel pour qui tout était possible et qui ne reculait devant rien […] Il y a des poètes qu’on aime, des romanciers qu’on chérit contre vents et marées, en dépit de tout et de soi. Aragon, vivant ou mort, est un écrivain qu’on admire. Je l’admire plus que personne […] Le dernier sans doute des géants de notre temps. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas se retrouveront dans le souvenir de ce magicien sans égal, réaliste et lyrique, sentimental et narquois, imprudent et superbe, et jetteront sur sa tombe des lilas et des roses. »

Jean d’Ormesson avait le courage, ou la témérité, de ne pas marchander son plaisir et son admiration, de tout accepter d’Aragon, de chercher à tout comprendre de lui, au nom de ce qui transcende la pluralité des goûts et des parti pris. « Le moderne par excellence », c’est aussi cet homme multiple :

« Surréaliste, communiste, militant révolutionnaire, résistant aussi, hérault de l’internationalisme prolétarien et du patriotisme, blessé, engagé dans toutes les grandes batailles de ce siècle batailleur, Aragon appartient aujourd’hui à notre patrimoine commun : il est un grand poète français, il est un grand écrivain pour tous les hommes de cette Terre. Parce qu’il a su traduire dans une langue éclatante tant de souffrances et de rêves, il entraîne derrière lui, venus de tant d’horizons différents, des peuples d’admirateurs. Je me range parmi eux. Si Aragon n’avait pas écrit Le Paysan de ParisLes Yeux d’ElsaAurélienLa Semaine sainte, nous serions tous plus pauvres, plus démunis devant le destin, moins heureux de cette vie, qui est si affreusement cruelle et que les poètes transfigurent. »

Jean d’Ormesson a souvent confessé combien l’éclat de certains livres d’Aragon avait intimidé l’écrivain qu’il prétendait devenir. Le Paysan de Paris, par exemple, le plongeait dans une alternance d’exaltation et de désespoir, trop certain qu’il n’égalerait jamais la perfection de cet ouvrage « qui ne tenait que par le style », « une flânerie sans but et pourtant rigoureuse, une rêverie violente et tout le vertige du merveilleux moderne », et par sa réussite même « une formidable machine à empêcher d’écrire » (Le Rapport Gabriel, Gallimard, 1999). S’il s’est pourtant risqué à publier, c’est donc dans l’ombre d’Aragon autant que dans sa lumière.

Face à la question, que tous nous nous posons, de savoir ce qu’il adviendra dans l’avenir du nom et de l’œuvre d’Aragon, il concédait un légitime embarras, avant de répondre toutefois en termes très assurés (L’Ami secret, 1997) : « S’il fallait pourtant parier, je parierais qu’Aragon sera encore lu dans cent ans, et peut-être dans cinq cents, par des jeunes gens qui ne sauront plus rien, ou à peine, du communisme ni du surréalisme. Il prend place, sous nos yeux, aux côtés de Ronsard et de Baudelaire, de Saint-Simon et de Stendhal, de Chateaubriand et de Rimbaud, dans la formidable galerie des écrivains français. »

L’on aurait donc mauvaise grâce à ne pas saluer en Jean d’Ormesson le lecteur enthousiaste qu’il fut d’Aragon, l’admirateur de l’homme et de l’œuvre, le passeur souriant qui s’effaçait volontiers devant ce qui était pour lui l’évidence du génie afin de mieux en servir la mémoire.

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Sur Jean d’Ormesson parlant d’Aragon, voir aussi la page " Jean d’Ormesson sur Aragon " du site Louis Aragon Online de Wolfang Babilas

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