Site de l’ERITA

Disparition de Bernard Leuilliot

samedi 13 janvier 2018, par P. P.

Nous avons la tristesse d’apprendre la disparition de Bernard Leuilliot, dont l’apport à la recherche aragonienne est immense. Hugolien, éditeur scientifique des Communistes (Stock, 1998), collaborateur de La Pléiade Aragon, auteur de très nombreux travaux sur Aragon, il était une référence inépuisable et incontournable pour les chercheurs aragoniens.Le monde aragonien est en deuil.

Textes d’hommage

  • C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris le décès de Bernard Leuilliot : étant étudiante, j’ai suivi certains de ses T.D. à Censier, sur Victor Hugo, puis je l’ai retrouvé au groupe de recherches sur Aragon,quasiment à sa création, goupe devenu ensuite l’ÉRITA ; j’ai suivi tous ses beaux travaux de publications de textes et d’études sur Aragon, Éluard, Elsa Triolet, fondamentaux pour la connaissance de ces auteurs ; ses notes dans l’édition de la Pléïade sont une mine d’informations et de connaissances que je ne cesse d’admirer. Nous perdons un grand chercheur, un "puits de science", comme on dit, et un homme plein de gentillesse et d’humour…

Marianne Delranc Gaudric

  • Cette nouvelle me peine profondément, j’avais la plus grande estime pour Bernard, pour sa finesse d’analyse et l’incroyable érudition qu’il mobilisait dans ses travaux et lors de nos débats. Avec lui, les points de désaccord étaient passionnants, car ils nous invitaient toujours à y regarder de plus près. Je lui dois d’avoir parfois révisé mes jugements dans un champ d’études dont nous savons bien qu’il peut à la fois rassembler et diviser. La peine et l’immense respect pour le chercheur et l’homme qu’il était, nous les partageons.

Reynald Lahanque

  • Pour Bernard Leuilliot

Je me souviens de votre 403, c’était le modèle à 7CV, avec une banquette à l’avant, qui permettait de voyager à six.

Je me souviens de vos impatiences, les jours impairs, face à nos ignorances.

Je me souviens de votre finesse et de votre humour pince-sans-rire.

Je me souviens de vos étonnements : « vous connaissez René Clair et Marcel L’Herbier ?! »

Je me souviens de nos mines quand, lors d’une séance consacrée à la « méthodologie critique », vous nous avez présenté l’analyse des Chats de Baudelaire « dans la version de Roman Jakobson et Claude Levi- Strauss. »

Je me souviens de mes trop brèves leçons d’allemand à Jacques.

Je me souviens de votre accueil si cordial à la table familiale.

Vous n’aviez pas 40 ans, ou à peine.

Vous étiez si jeune, cher Maître.

Benoît Stein

  • La disparition de Bernard Leuilliot représente une grande perte pour tous les amateurs de littérature. Éditeur scientifique de Victor Hugo et d’Aragon, entre autres, il a par ses écrits nourris de la meilleure érudition et d’un sens critique insensible aux effets de mode, contribué à éclairer le plus grand répertoire dans toute sa complexité. Sa présence bonifiait les débats et leur donnait de la profondeur par une capacité rare à restituer des contextes inaperçus, à conjuguer humour et savoir, simplicité et passion. Je considère comme une chance d’avoir pu l’entendre et discuter parfois avec lui. J’adresse à sa famille l’expression de ma sympathie attristée.

Alain Trouvé

  • Bernard Leuilliot

Il se promenait dans un paysage de livres – dont il n’arpentait pas moins que les hauteurs et les monuments les petites traverses et les chemins creux.

Il n’oubliait rien de ce qu’il avait lu, et sa vaste bibliothèque intérieure lui faisait découvrir des liaisons inattendues, des voies originales.

La littérature ne lui était pas une échappatoire, ou du moins il avait d’autres utopies.

Il ne tenait pas pour rien, ni pour inéluctables, les désordres du monde, ses injustices révoltantes.

Lui aussi avait « rêvé d’un pays où les femmes et les enfants aidèrent les bûcherons à abattre le malheur ».

Il avait à un très haut degré la politesse de l’humour, la gourmandise de la cocasserie, la joie de l’invention soudaine.

Je me souviens d’un jour lointain à Strasbourg, où, sans doute lassé par la morne incuriosité de ses étudiants, il avait élaboré tout d’un coup, avec bonheur et grande abondance de précisions, le commerce de cacahuètes auquel il allait désormais se consacrer – le roman des peanuts ! Et ravi, d’en rire !

Il aimait les mots et la parole avec délectation. Il entraînait dans l’intelligence de ses analyses avec l’intensité de son phrasé particulier. J’ai gardé dans l’oreille sa façon de prononcer « ir-ritant », avec les deux R grattés, irrités.

Combien tristement irritante l’idée de ne plus entendre cette voix.

Roselyne Waller

  • Pour Bernard Leuilliot (Prononcé au cimetière du Père-Lachaise le 20 janvier 2018)

Je ne comptais pas parler, pas plus qu’un autre. C’est à la demande de Mitsou et des enfants que je vais essayer de le faire. Entre nous et pour nous. Pour nous tous. Une amitié de 50 ans… Une première rencontre en 68, à Strasbourg. Nous n’étions pas tout à fait du même bord. On s’écoutait, on s’engueulait, pas trop : on n’était pas encore assez amis… L’amitié s’était affermie au début des années 80, dans deux belles marches, d’une dizaine de jours chacune, l’une entre Cahors et Auch, l’autre sur les crêtes de Bourgogne, en compagnie de Jean Gaudon, Evelyne Blewer et Alan, un ami anglais imbattable sur l’élevage des vins. Entre Cahors et Auch on dormait dans des fermes-auberges, dont le patron, au petit déjeuner, nous gavait de fritons en disant « mangez, mangez, ça peut pas faire de mal, y’a pas de beurre, y’a que de la graisse d’oie. » Bernard avait les yeux clairs, le teint clair, les idées souvent tranchantes. Elles pouvaient faire mal. Parfois je souffrais de nos affrontements, je m’en voulais de l’avoir énervé. Il m’était alors réconfortant de savoir que la même chose s’était passée avec un autre de ses amis… je n’étais pas seul. Mitsou ramenait le calme. Et puis, Bernard savait effacer tout cela, par un geste, une inflexion de voix, une bise plus appuyée au moment de se séparer. Quelques années avant la chute du mur, nous avions fait un grand « voyage à deux », dans ma R20, de Paris à Budapest : nous allions rejoindre et récupérer Maurice Regnaut. Des heures et des heures d’auto¬route avec l’intégrale en cassettes des symphonies de Beethoven : direction Herbert von Karajan, commentaires Bernard Leuilliot. Ça marque. Je lui dois quelques découvertes qui ont compté pour moi : l’œuvre de Georges Perros, et surtout les Minima Moralia d’Adorno, la vie mutilée, et l’intelligence aux abois… Il y avait chez Bernard, en permanence, un fond d’anxiété, de pessimisme politique. Il n’allait pas vers le pire, il le voyait venir. J’ai réussi à le faire rire, le jour où je lui ai dit que, chez lui, ça devait dater du rapport Khroutchev. Je n’étais ni hugolien ni aragonien d’obédience. Ses deux grandes passions littéraires. Mais je connais par cœur des fragments de ces deux œuvres. J’en jouais devant lui. On se battait sur l’exacti¬tude d’une citation. On vérifiait. Il avait raison. Il n’aimait pas les concours. Lui dont l’entourage comptait beaucoup de normaliens et d’agrégés, il n’était ni l’un ni l’autre. Préparant l’agrégation au Maroc, j’avais eu le plaisir de lui annoncer qu’il avait obtenu 18/20 à une dissertation sur Hugo corrigée par le CNED : l’un des candidats s’était contenté de recopier sa préface à Châtiments dans l’édition du Club Français du Livre. Le correcteur n’y avait vu que du feu, et avait expédié la photocopie de ce « brillant devoir » à tous les inscrits du centre de préparation par correspondance. Bernard était le type de l’enseignant-chercheur. À sa soutenance de thèse sur travaux, Jacques Seebacher, un homme à dent dure (aussi dure que celle de Pierre Barbéris), dit en passant qu’il le tenait pour « l’un des plus grands professeurs de l’université française. » Nous sommes un certain nombre à en être persuadé. J’avais été heureux de lui servir à deux ou trois reprises de petit coursier pour ses recherches documentaires. Je lui dois la découverte – à la section « périodiques » de la Bnf – d’un Saint-Exupéry grand reporter à Madrid, en 36, les Républicains qui se battaient avec un fusil pour deux. C’était pour la correspondance choisie de Jean Paulhan, chez Gallimard. Nous étions en désaccord sur la Bnf. Il aimait les plaisirs compliqués de la rue Richelieu, mais pas trop le métal du site Mitterrand. Bernard excellait dans la note. Peu lui importait le temps qu’il devait mettre à renseigner et bâtir les deux lignes et demi qui éclairerait telle rumeur de suicide de général, rumeur répandue dans l’armée française en juin 40, et qu’on retrouve aussi bien dans Les Communistes que dans La route des Flandres. J’avais réussi à lui pêcher sur Internet – qu’au début il n’aimait pas – le nom de ce général dont la disparition était présentée comme « mort à l’ennemi », à proximité du no man’s land. Pour Bernard ce n’était bien sûr que le début de la piste : il avait ensuite passé pas mal de temps à retrouver et recouper l’information dans les dossiers de Vincennes. Il n’hésitait pas à citer des auteurs, des critiques avec lesquels il n’était pas d’accord. Il pensait que dans l’affrontement ses arguments deviendraient plus forts – et plus résistant l’auteur qu’il défendait. Dans sa magnifique édition critique, il n’a pas tenté de dissimuler que Blondin appelait Les Communistes un « roman à l’eau de rouge ». Ce qui compte alors dans les notes de la Pléiade, ce sont les paragraphes d’étude textuelle dans lesquels Bernard met en évidence les variantes, les réécritures du texte, guidées chez Aragon par l’usage esthétique du langage écrit, formule qui est la définition même de la littérature. Il m’avait fait découvrir Le Moulin, la maison d’Aragon et Elsa, la bibliothèque… La joie de Bernard découvrant à la fin d’un livre anodin une liste manuscrite dressée par Aragon : des patronymes, recopiés à toutes fins utiles. Il m’avait fait remarquer que cette première distillation donnait des résultats déjà plus goûteux qu’une page d’annuaire. Une année, nous avons fait cours ensemble, un cours de préparation aux oraux d’agrég, à Fontenay/St-Cloud où j’étais caïman. L’année où Char était au programme, Fureur et mystère. C’était à la charnière des années 80/90. Un de mes grands souvenirs. Les commentaires à la fois scrupuleux et vifs de Bernard. Ses vraies découvertes, en regard de mes diagonales un peu rapides. Un regard comme le sien, capable de repérer le bon détail, d’embrasser la totalité d’un champ, le va-et-vient, c’est rare. Nous sommes toujours restés amis. Peut-être parce que, même quand j’en ai eu besoin, je n’ai pas accepté sa générosité, son offre de me prêter de l’argent. Ces derniers jours, sur sa table de chevet, il y avait Les Beaux Quartiers et La Fontaine. Nous avons parlé des hommes doubles, des vautours et des pigeons… J’ai évité de parler des Misérables ; une réserve de ma part l’aurait rendu furieux ; un éloge l’aurait inquiété. Il y a, au début de la correspondance de Pline, livre I, lettre 12, une réflexion, après la mort de Corellius Rufus : vereor ne neglegentius vivam. Son ami et mentor a disparu, Pline craint de vivre désormais avec moins de scrupule. Nous aurons souvent besoin du souvenir de Bernard.

Hédi Kaddour

Voir l’hommage de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet

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