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Compte rendu par Reynald Lahanque de François Taillandier : Edmond Rostand, L’homme qui voulait bien faire, Éditions de l’Observatoire, 2018

lundi 29 janvier 2018, par P. P.

Aragon « héritier » d’Edmond Rostand ?

Nous savons depuis l’essai qu’il a consacré à Aragon que François Taillandier compte parmi ses fervents lecteurs (Aragon 1897-1982. « Quel est celui qu’on prend pour moi ? », Fayard, 1997). Dans ses romans, il lui arrive de le citer, nommément ou non, sur le mode sérieux ou parodique. Dans son tout dernier essai, Edmond Rostand, l’homme qui voulait bien faire (Éditions de l’Observatoire, 2018), il fait davantage : il invoque à quatre reprises le nom d’Aragon, en laissant penser que les rapprochements qu’il opère pourraient bien être le signe d’une forme de dette (non avouée) du cadet envers son aîné. La première considération est que Rostand (1868-1918) a été un poète de la Grande Guerre, qu’il a dépeint, par exemple, les jeunes conscrits partant en train pour le front, les paysages qu’ils traversent, les villes et les gens aperçus au passage (L’enfant sur le seuil me fait signe / Dans les bras de sa grande sœur, / Et je commence, quoique indigne, / À me sentir son défenseur.). Taillandier commente : « Il tente à sa façon d’exprimer son pays. Un certain Aragon écrivant trente ans plus tard le célèbre Conscrit des cent villages ne s’y prendra pas très différemment » (p. 95).

Un peu plus loin, c’est sous le signe de la tradition de la grande poésie lyrique que les deux noms sont rapprochés : comme Goethe, Milton ou Corneille, Victor Hugo (si cher à Aragon) incarne pour Rostand la figure du poète « professeur d’idéal, de sens, de beauté », une figure prestigieuse qu’il rêve à son tour d’incarner. Taillandier confesse y avoir lui-même songé étant jeune - « mais, ajoute-t-il, la poésie lyrique était morte depuis belle lurette (sans doute n’est-ce pas par hasard qu’un peu plus tard, la chanson aidant, je me passionnai pour Aragon, le seul en ce siècle à avoir tenté de la prolonger) » (p.120-121).

La troisième référence intervient au terme d’une réflexion très forte sur la responsabilité des pères dans l’effondrement des valeurs que provoqua le premier conflit mondial : Rostand fut de ceux qui, nullement bellicistes, restaient pourtant accrochés « à l’idée que la France représente le Droit et la Civilisation, et que par conséquent la guerre est légitime » (p. 194). Lui qui était le père de deux garçons qui se disaient pacifistes ne pouvait pas ne pas en concevoir quelque culpabilité, puisque la guerre non seulement réclame de vouloir la mort de l’ennemi mais « elle nous conseille de ne pas nous arrêter devant la mort des personnes aimées » (cité p. 191 – le biographe reprenant ici les termes de Freud dans ses Considérations actuelles sur la guerre et la mort). Le jeune homme qu’était alors Aragon, celui qui eut vingt ans en 1917, vécut tout autrement les choses, on le sait. Taillandier cite longuement le témoignage qu’il en a donné dans Pour expliquer ce que j’étais : « J’étais de ceux qui achevèrent leurs années de collège après la Marne, […] qui virent la double face de la vie réelle avec ses mensonges officiels, […] qui vomissaient les homélies patriotiques et le bourrage de crânes, les poncifs de la guerre, latartufferie de ces gens d’âge et de raison qu’ils voyaient à l’arrière s’envoyant les femmes jeunes de ces jeunes hommes absents » (cité p. 196-197). Et d’ajouter : « Et oui, il en est, Edmond, de “ces gens d’âge et de raison”, et entre deux strophes lyriques il “s’envoie” une ravissante actrice de vingt printemps » (allusion à Marie Marquet, actrice débutante devenue son amante). Le fossé des générations entre les deux hommes était sur ce point infranchissable.

Mais, selon Taillandier, c’est bien Aragon qui se comportera, à l’occasion d’une autre guerre, en « unique et paradoxal héritier » (p. 209) de celui qui n’eut de cesse de magnifier la langue française, d’en exploiter toutes les ressources, de puiser dans la « tradition poétique née avec les troubadours, avec Villon, avec Marot », empruntant à tous les registres, « au précieux comme au trivial, au lyrique comme au familier, aux jargons spécialisés, aux parlers provinciaux » (p. 208). Certes, « la seule mention qu’Aragon ait jamais faite de lui est pour répudier un certain usage de la rime », ceci dans la postface du Crève-cœur quand il évoque « l’usage qu’après Banville en firent tous les Edmond Rostand de la terre » (cité p. 209). Mais précisément, le poète de la Résistance revient alors « à l’alexandrin, à la rime, à la prosodie traditionnelle, à peine modernisée ». Et cela parce qu’il se donne « pour tâche de proposer une forme poétique susceptible de réunir tous les Français, ceux en particulier d’origine et de culture populaires – la même forme qu’ils trouvent dans les chansons ». Les vers des Yeux d’Elsa, de La Diane française ou du Musée Grévin, « Edmond Rostand ne les eût certainement pas reniés. Non plus que la référence obstinée d’Aragon, en ces années, à la vieille poésie des troubadours provençaux ». Son « chant national » est somme toute proche, estime Taillandier, de ce que Rostand avait pratiqué avec son Vol de la Marseillaise [1] . Aussi, la façon qu’Aragon a de prendre ses distances avec « tous les Edmond Rostand de la terre » peut être interprétée, « surtout de la part d’un Aragon qui sut avoir bien d’autres ruses », comme « un hommage et un aveu » (p. 211).

À tout le moins, François Taillandier ouvre ainsi une piste nouvelle dans le vaste territoire aragonien de l’intertextualité, en nous invitant à considérer d’un œil neuf le grand versificateur que fut Edmond Rostand, non seulement dans son théâtre mais aussi dans ses livres de poésie (peu d’entre eux ont été réédités, mais tous sont accessibles sur le site Gallica de la BNF). Aux chercheurs d’approfondir son hypothèse d’un Aragon « paradoxal héritier » d’Edmond Rostand : héritier quant à la fonction sociale du poète et à la mission qu’il endosse en temps de guerre, quant à son rapport à l’histoire de la langue et des formes poétiques.

Reynald Lahanque, janvier 2018

Notes

[1] Ce très long poème publié en 1917 raconte la genèse de l’hymne national, son « vol » de Strasbourg à Marseille puis à Paris, la ferveur grandissante avec laquelle est repris ce chant qui « devient la France », sa destinée historique jusqu’aux jours présents de la patrie en danger.

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