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La Semaine sainte, roman du passage de Patricia Richard Principalli

par Corinne Grenouillet

samedi 6 avril 2002, par L. V.

Patricia Richard - Principalli
La Semaine sainte d’Aragon,
un roman du « passage »

L’Harmattan, 2000, 305 p.
ISBN 2-7384-9119-7
24,40 euros

Quatrième de couverture
« Il y a bien des façons de témoigner de son temps. Le tout est de le faire avec génie », déclarait Aragon dans J’abats mon jeu, rendant hommage à Géricault et à Stendhal. Il ne croyait pas si bien dire. Toute son œuvre en effet traduit les espoirs et les désespoirs de son temps.
Dans cette œuvre foisonnante, La Semaine sainte (1958), à l’entre-deux de deux esthétiques romanesques, brille d’un éclat singulier et pose au lecteur un problème de lecture et de sens. Qu’est-ce que ce curieux roman, historique tout en niant l’être, aux allures biographiques mais se revendiquant par moments farouchement autobiographique, à la fois réaliste et onirique, sursaturé de référents historiques tout en étant traversé de grands thèmes mythiques ? De qui s’agit-il, du peintre Géricault ou de ses compagnons de hasard, croisés au détour de cette drôle de débâcle de la Semaine sainte 1815, quand Louis XVIII fuit et que Napoléon revient ? A moins qu’il ne s’agisse de l’auteur·Quand cela se passe-t-il, en 1815, en 1940, en 1958 ?
Car c’est précisément, pour ce qui concerne le roman, dans La Semaine sainte que la fêlure se dessine : les certitudes politiques ne sont plus de mise en 1958, pas plus que les certitudes amoureuses, si tant est que celles-ci l’aient jamais été. C’est bien comme roman du passage que peut se définir La Semaine sainte, étape décisive de l’évolution romanesque d’Aragon, passage vers une écriture et un discours autres.
C’est à caractériser ce passage que s’attache cet essai. Puisant aux sources historiques et mythiques d’Aragon, il démontrer que La Semaine sainte est une œuvre qui témoigne avec génie, elle aussi, de l’expérience d’une homme engagé dans son temps.
Agrégée de Lettres Modernes et docteur en Littérature française, Patricia RICHARD-PRINCIPALLI est enseignante et membre de l’Equipe de Recherche Interdisciplinaire sur Elsa Triolet et Aragon.
Elle a publié plusieurs articles sur Aragon et sur La Semaine sainte.

Note de lecture, par Corinne Grenouillet
Tiré d’une thèse soutenue en 1994, le livre de Patricia Principalli, La Semaine sainte d’Aragon, un roman du « passage » (L’Harmattan, 2000) démontre que l’essentiel de ce roman se joue dans les parenthèses. Cette nouvelle esthétique, en rupture avec celle du Monde Réel, mise en œuvre par Aragon huit ans après la publication des Communistes, est fondée sur la succession de micro-récits, juxtaposés plutôt que liés entre eux. C’est un roman du passage, parce qu’il révèle la double faillite de l’utopie, amoureuse et politique, mais qu’il croit encore au « soleil de l’art », celui qui clôt le roman d’une manière optimiste sans doute ultime dans l’œuvre.
Ambivalence, ambiguïté, obsessions, fantasmes, imaginaire, les termes-clés de cet essai insistent sur ce qui s’écrit sans se dire explicitement dans ce roman complexe, touffu et éblouissant. Quatre parties denses, d’une écriture ferme et limpide qui refuse le jargon et le pédantisme, ouvrent de multiples pistes dans l’ensemble de l’œuvre aragonienne ; cet essai ne s’adresse donc pas, loin de là, aux seuls spécialistes de La Semaine sainte, mais à tout honnête homme (ou honnête femme) intéressé par l’Histoire des Cent Jours et sa représentation dans la littérature ou, bien sûr, par l’œuvre de l’écrivain.
1. La première partie, « L’Histoire » foisonne d’informations inédites, et plus que les autres encore, sera incontournable dans le travail d’édition critique de La Semaine sainte. Elle permet de mesurer le travail créateur d’Aragon, à partir de nombreuses sources documentaires identifiées ici pour la première fois (mémoires de Maréchaux, correspondances, bulletins de sociétés picardes, textes littéraires etc.) : sont ainsi mis à jour les pilotis de nombreux personnages et le maillage intertextuel serré du roman. On appréciera autant les enquêtes sur le terrain (P. Principalli a mis ses pas dans ceux d’Aragon) que les analyses de la réécriture littéraire, comme par exemple celle du discours de Lamartine à Béthune ; apparaît aussi toute la dimension symbolique et mythique d’un lieu, Poix (lieu du passage et du croisement) et des personnages de « passeurs », Müller le forgeron ou Joubert, la « mémoire de la Révolution ».
L’essai aborde de façon ferme et sans complaisance les questions cruciales de la trahison, « source de l’écriture » et de l’appartenance identitaire : la question de Bernard, « Qui nous ? » montre la complexité de cette quête du sens de la vie individuelle dans la collectivité, après l’écroulement de l’utopie communiste.
L’analyse des intertextes picturaux (L’officier de chasseur à cheval...), mythiques ou littéraires (Judas/Firmin/ Iago...), historiques, géographiques et imaginaires (le personnage de Napoléon, la représentation double de la Russie, avec les deux pôles opposés d’Odessa et la Sibérie...) fait de cette première partie bien autre chose qu’un relevé des sources : elle propose surtout une lecture personnelle et convaincante du roman.
2. La seconde partie, « Les schémas amoureux », analyse la relation des êtres au sein des couples ; l’étude de la galerie féminine de La Semaine sainte révèle l’ambivalence de la femme, « blanche et brune » selon une constante de l’univers aragonien, femme-mère (bienfaisante ou terrible), femme désirante et surtout femme-enfant sur qui le temps n’a pas de prise et qui renvoie au complexe de Mélusine.
Prolongée dans l’ensemble de l’œuvre romanesque, l’étude des Catherine du roman (Degeorge, Caron) mise en rapport avec le tableau de Rubens Le Martyre de Sainte Catherine (1615), celle de Blanche, figure de la perfection et de la traîtrise, de Sophie (intertexte gœthien) et de bien d’autres, révèle la mythification de la femme et son rôle par rapport à l’homme : miroir où il aime se projeter, mais impossédable, elle est au bout du compte un être qui lui échappe et le menace dans son identité. On sera sensible à l’évocation du maréchal Berthier et son amour pour Giuseppa Visconti où se lisent la dimension autobiographique et déjà, la tragédie du vieillissement.
3. « Dire l’indicible » montre que l’essentiel du roman, soit la perte des repères, s’écrit dans quelques images ou motifs obsessionnels :

- l’eau, tout d’abord, avec la figure mythique de Caron (= Charon) ou du suicidé par noyade (Olivier-Simon Richard). Les marais, à l’attirance mortifère sont liés à la femme, à la tentative du suicide (chez Aragon et dans son œuvre), mais aussi au miroir et renvoie à la problématique de l’identité ; ils sont en fait « une métaphore de l’enfer personnel, moral et intime ».

- le rêve qui contamine l’ensemble du roman est notamment associé à la mise à mort et la solitude...

- la perte de conscience et la chute (la chute de cheval et la souffrance de d’Aubigny, la défenestration de Berthier à Bamberg) apparaissent comme des éléments essentiels de l’imaginaire aragonien.

- Deux figures fantasmatiques d’une mise à mort sont étudiées de manière originale :
a. Associée à la hantise de la femme meurtrière et trompeuse, mais aussi à celle de la décollation/castration, Judith (imaginée par le personnage de Géricault) se révèle être une figure paradigmatique des femmes du roman, de Caroline Lallemand à Blanche. C’est une femme perfide mais aussi une figure de l’inachèvement.
b. La situation obsessionnelle chez Aragon de l’homme endormi duquel s’approche un intrus mal intentionné est présente avec l’épisode de Firmin, l’homme au couteau. Si Dickens se révèle être alors un faux intertexte (en dépit des déclarations de l’auteur), l’affaire Fualdès (un magistrat de Rodez égorgé avec un couteau de boucherie et dont le sang fut donné à des porcs) joue plus certainement le rôle d’embrayeur de l’imaginaire. On accède alors à l’obsession du meurtre chez Aragon (et son rapport avec la honte), l’obsession du corps fragmenté et des yeux crevés.
Enfin, l’étude des ambiguïtés énonciatives (qui parle vraiment ?), celle de l’abandon du roman de David d’Angers, personnage incontestablement trop positif et le rapport à Matisse (dont la création s’enracine dans une douleur secrète), rend encore plus lisible cette autre cohérence du roman, qui n’est ni chronologique, ni événementielle, mais scripturale, où le mythe, fondé sur la Douleur et la souffrance, acquiert une fonction restructurante.
Tressant des ponts avec l’ensemble de l’œuvre, refusant les grilles d’analyse théoriques préconçues, Patricia Principalli met en évidence « ce cri de Laocoon » qu’est La Semaine sainte. Ainsi elle éclaircit (sans jamais la réduire) la grande complexité de ce roman jamais manichéen, où la structure en parenthèses assume la juxtaposition de vérités partielles et partiales, où pour la première fois dans l’œuvre commence à s’écrire la douleur et le double déchirement amoureux et politique, la faillite du sujet aimant (pour cause d’absence de l’objet aimé) et l’impossibilité de trouver un sens à sa vie dans l’Histoire collective.
Corinne Grenouillet

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