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Marie-France Boireau. Aragon : de Kollontaï à Clara Zetkin

lundi 3 décembre 2018, par J. P.

Aragon : de Kollontaï à Clara Zetkin

Dans Les Cloches de Bâle, pour incarner l’esprit révolutionnaire, Aragon choisit Clara Zetkin plutôt que Jaurès dont, d’une certaine manière, il dénonce les positions réformistes avant de faire de ce même Jaurès, dans Les Beaux Quartiers (1936), l’incarnation de la Révolution en marche dans le monde . Mais Clara Zetkin ne supplante pas seulement Jaurès dans Les Coches de Bâle, elle supplante aussi Alexandra Kollontaï, grande révolutionnaire féministe russe que Catherine rencontre lors des obsèques des époux Lafargue, le gendre et la fille de Marx. Kollontaï, première femme ministre au monde, première femme ambassadrice, qui eût peut-être pu, tout aussi bien que Clara Zetkin, incarner « la femme de demain », « la femme des temps modernes » que le romancier « chante » dans les dernières lignes du roman. Pourquoi ce choix d’Aragon ? Est-ce parce que Clara Zetkin était présente au Congrès de Tours, qui vit la naissance du PCF ? Trop simple ! Est-ce parce que Kollontaï, membre de l’Opposition ouvrière, a très tôt dénoncé les risques de l’installation de la bureaucratie au sein du parti bolchevick ? Et pourtant, elle a fait, d’une certaine manière, officiellement allégeance à Staline, ce qui fait qu’elle fut un des rares membres de l’Opposition ouvrière à échapper au Goulag ou à la mort. On peut aussi émettre l’idée que les positions de Kollontaï sur la sexualité eussent été peu prisées en 1934 par un PCF très marqué par une forme de puritanisme, s’alignant sur la politique stalinienne en matière de sexualité, politique stalinienne qui avait détricoté certaines mesures révolutionnaires prises par Kollontaï quand elle était ministre. Quand on étudie le personnage de Catherine et que l’on refuse de voir en elle une jeune femme exaltée, quelque peu sentimentale, dont les idées politiques relèveraient plutôt du romantisme, on peut se demander si, d’une certaine manière, Catherine, pour ce qui concerne les relations entre les hommes et les femmes, n’est pas quelque peu fille de Kollontaï. Autrement dit, il faut prendre Catherine au sérieux, fille de Kollontaï, mais une fille qui est loin d’avoir fini d’intégrer les leçons de sa « mère », puisqu’elle ne choisit pas de travailler. Cela dit, étant donné l’importance du personnage sur le plan romanesque, on peut se demander si, sur le plan de la création, il n’y a pas une forme de résistance du sujet romanesque aux idées politiques que l’auteur veut promouvoir.

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