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Hommage à Léon Robel, par Françoise Pitras

vendredi 28 février 2020, par E. C.

Léon Robel restera mon professeur de russe aux Langues’O alors que j’étais encore très jeune.

Je me souviens de ses cours de traduction, particulièrement fascinants pour les jeux de mots dits "intraduisibles". Il disait : "faites défiler le paradigme... et vous y trouverez le mot qui convient" !! Je me souviens aussi de l’avoir rencontré un jour sur le pont entre le Louvre et la rue de Lille, il regardait, immobile, un peintre avec chevalet tourné vers le Louvre, il portait une casquette bleu marine, digne du capitaine Haddock, et son sourire énigmatique. Je me souviens encore de la sortie de L’URSS et nous qui m’avait sidérée : il était communiste comme mon père, jusqu’au bout à côté du Parti, avec tout ce qu’apprenait le double langage, le triple langage... les alliés objectifs, la vérité pas toujours révolutionnaire, la dictature du prolétariat… il m’a beaucoup appris.

Lorsque je suis arrivée par hasard au Centre de poétique comparée en 1985, je ne savais pas que j’y resterais 15 ans. J’y suis restée, mais ce n’était plus le hasard. Pierre Lusson et Jacques Roubaud étaient professeurs de mathématiques à la faculté de Nanterre. Ils avaient créé en 1969, avec Léon Robel, au sein de l’Institut national des langues et civilisations orientales, ce centre de recherche pluridisciplinaire, volontairement peu institutionnalisé, avec un objectif un peu fou… utopique, collectif, expérimental. Les séminaires du vendredi après-midi portaient le nom d’Evgenij Polivanov, linguiste philologue russe génial qui rêvait d’un « corpus poeticarum », collecte de tous les textes poétiques du monde entier et de tous les temps, écrits comme oraux… qui devait en permettre ensuite l’étude. Étude non du point de vue de ce que les textes racontaient, mais du point de vue de la forme. La poétique formelle, discipline rare au sein de l’université parisienne et même française, réunissait donc toutes les semaines chercheurs parisiens, provinciaux et étrangers, en moyenne 45 professeurs, doctorants et post-doctorants. Parce que dans la poésie - la partie à la fois la plus difficile et la plus naturelle du travail avec les mots, la partie la plus inventive de la langue - se trouvait toute la mémoire des hommes. On disait « aller à Polivanov » ! Cours, séminaires et événements s’adressaient volontairement à tous publics, étudiants, professeurs de littérature mais aussi de mathématiques ou autres disciplines, spécialistes de poétique dans n’importe quelle langue, poètes, et amateurs de poésie. Le public des cours, des séminaires et des événements était de plus en plus nombreux au fil des années, ce qui exigeait de la part des Langues’O l’une des salles les plus grandes et les plus prestigieuses. Des œuvres ont pu voir le jour, grâce à leur présentation publique durant leur gestation, qui débloquait pour certains le processus de création. Il reste un travail collectif dont il faudrait un jour retracer l’histoire... à peine esquissée dans Léon Robel, « Vie brève du cercle Polivanov » (Forme & Mesure. Cercle Polivanov : pour Jacques Roubaud / Mélanges, Mezura 49, Publications Langues’O, 2001, p. 5-14). Il reste des séances qui ont marqué les participants et font maintenant partie de la « littérature », comme la présentation par Georges Perec d’un chapitre en construction de La Vie mode d’emploi. Lorsqu’on regarde aujourd’hui ce qui y a été fait, on s’aperçoit que de grands pans entiers des poèmes existants ont été rassemblés et étudiés. La collection des publications du Centre s’appelait Les Cahiers de poétique comparée (Publications Langues’O). Ces publications étaient destinées non seulement aux chercheurs spécialistes du domaine, mais aussi à tous les curieux. L’INALCO possédait alors une imprimerie interne avec des vrais imprimeurs salariés par l’établissement. Une série de documents de travail intitulée Mezura, permettait de reproduire, en photocopies reliées à l’époque, l’état d’une recherche afin d’en faciliter la diffusion. Ces publications sont encore en vente aujourd’hui, et font référence dans le domaine. À la fermeture du Centre en 2002, j’ai fait en sorte que les archives qui ne s’étaient pas évaporées dans les déménagements successifs du service de la recherche soient versées à la Bibliothèque de l’Arsenal ; c’est Léon Robel qui a signé la demande officielle.

Je me souviens que Léon Robel était d’une époque où toute écriture était manuscrite, ses traductions manuscrites étaient claires, lisibles, presque sans faute et sans rature, mes doigts les « photographiaient » passant directement de la feuille à l’écran sans effort. On peut voir deux de ses traductions manuscrites dans Mezura 51 « Il n’y pas de poésie dans le coucher du soleil » (Le printemps des poètes 1999, Inalco, 2016, non paginé). J’ai tapé grand nombre de ses manuscrits, des livres entiers, et je me souviens de son admirable Histoire de la neige.

Je me souviens que la frappe des textes du poète tchouvache Aïgui faisait un bruit particulier dû aux grands blancs incessants et aux retours à la ligne ; tout le monde, au Centre de poétique comparée, savait que c’était la « musique » d’Aïgui.

Je me souviens qu’il m’a embauchée pour inventorier le fonds russe de toute la correspondance manuscrite au Fonds d’archives Elsa Triolet – Aragon (CNRS), puis pour transcrire du papier au clavier la correspondance manuscrite entre Elsa Triolet et sa sœur Lili Brik avant traduction.

Je me souviens que Léon Robel faisait des grands A majuscule en guise de dédicace, autour desquels il brodait des mots gentils à l’adresse de l’intéressé, et je me demande encore aujourd’hui ce que ce grand A signifiait pour lui.

Françoise Pitras

Illustration : Léon Robel et Jacques Roubaud, à l’occasion du 20e anniversaire du Cercle Polivanov, 1989, Photo de Sacha Prijovic Au mur, "Saint-Georges terrassant le dragon", ornant les « salons » de l’Institut national des langues et civilisations orientales.

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