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Maryvonne Lebec, synopsis de quelques romans d’Elsa Triolet

dimanche 10 avril 2005, par C. G., L. V.

Synopsis disponibles des œuvres d’Elsa Triolet par Maryvonne Le Bec

A Tahiti (1925), traduit du russe par l’auteur.

Premier livre d’Elsa Triolet en langue russe paru à Moscou en 1925. Elsa et son mari André Triolet s’étaient installés à Tahiti en 1919-1920. Dans ce livre, la narratrice, qu’on peut en grande partie identifier à Elsa, décrit dans un style très sobre mais efficace les paysages, le mœurs indigènes, la société européenne, le climat. Le récit, de facture classique, et comme écrit au jour le jour, bascule souvent dans le présent. Il se déploie alors en notations précises et exactes :
Sur la terrasse, grande agitation. Deux jeunes indigènes, la tête la première, exécutent les ordres d’une énorme vieille qui les houspille, souffle et halète : on est en train de préparer notre petit déjeuner et de faire la chambre. Sur la table, il y a du pain, du beurre et des fruits comme je n’en ai jamais vu. André boit le mauvais café, rayonne et croit à un avenir radieux. Je m’installe doucement à côté de lui et je pense aux cancrelats, noirs, gros et gras, qui sont sortis de sous le linge, dans la valise ouverte. (ORC, 1, p.55)
Malgré sa curiosité, sa tendresse pour quelques indigènes, la narratrice ne s’adapte pas, souffre d’angoisses et du mal du pays...
Je suis née à Moscou, j’ai grandi avec les gelées printanières, la joie des eaux printanières, le soleil qui doucement se met à chauffer, ma nourrice Stécha, rose et joyeuse, les cochers de fiacre (...) Quand tout cela est inaccessible, inconcevable, si lointain, alors on a envie de hurler comme une bête. (ORC, 1, p.116)
Je pense que la veille cette terre une fois encore a tremblé, je regarde à en avoir dans les yeux des lames de rasoir, des larmes, je regarde l’île qui disparaît. (ORC, 1, p.143) [M.L.B]

Fraise-des-bois(1926), traduction en français de Léon Robel en 1974

[Les citations sont données dans l’édition originale, Gallimard, nrf, 30 septembre 1974 ( achevé d’imprimer)]
Dans une suite de tableaux très vivants, Elsa Triolet nous fait découvrir le monde de l’enfance et de l’adolescence d’une petite fille russe dans une famille bourgeoise, avant la Révolution de 1917. Nous suivons "Fraise-des-Bois" (ainsi l’appelait-on dans sa famille) de l’âge de trois ans environ jusqu’à la fin de l’adolescence. Des récits à la troisième personne alternent ici avec des extraits du journal intime de Fraise-des-Bois, transposant une bonne part de la propre vie d’Elsa Triolet. La première partie se passe à Moscou. La narratrice nous entraîne à travers les rues pittoresques où fiacres et traîneaux glissent sur la neige épaisse et nous introduit à l’univers domestique où brûlent bougies et lampes à pétrole. Nous faisons la connaissance de ses parents, de sa chère Nounou et de sa soeur Liska dont le monde admire la beauté. Nous découvrons alors en Fraise-des-Bois une petite fille extrêmement sensible aux odeurs, aux contacts, à l’apparence des gens. Elle ne supporte pas la laideur : quand on a une tête pareille, on ne va pas chez les gens (9). La narratrice choisit des anecdotes qui mettent l’accent sur des points douloureux de cette enfance : Fraise-des-Bois a peur la nuit dans le noir ( phénomène déjà noté dans A Tahiti). Elle est angoissée quand elle va chez son professeur de musique car elle n’a jamais assez travaillé. La rue, le soir, l’effraie. Elle est très choquée à la vue d’une femme évanouie qu’on emporte en traîneau et comme à la suite de chaque choc psychologique ressenti, elle tombe malade (cf également "L’humanité", page 57). Adolescente, elle est persuadée qu’elle ne vaut rien et qu’il est normal qu’on ne l’aime pas : Moi, personne ne me prête attention (37). Pire encore, Il me semble parfois que je répugne à tout le monde (54). Elle se décrit comme jalouse de toutes les femmes qu’on aime. Sa soeur Liska, si jolie, a tant de succès ! Elle se rend compte de la souffrance d’écrire et de vivre. Ne croyant guère en un au-delà, la mort constitue une fin insupportable : j’ai terriblement peur de la mort. Est-il possible que l’on vive, souffre, soit heureux, uniquement pour mourir ? (48). La vie elle-même se trouve jugée avec désolation : Les gens me font pitié, tous, même ceux qui ne sont pas malheureux J’ai tout le temps l’impression qu’ils ne remarquent pas eux-mêmes qu’ils sont malheureux. Simplement, Fraise-des-Bois s’interroge sur la possibilité d’être "juste et bonne". La seconde partie se déroule à Paris où Fraise-des-Bois doit attendre un fiancé qui ne viendra jamais. Paris, véritable émerveillement à la hauteur de ses rêves, devient à la fois le lieu d’un abandon et d’une errance, l’objet d’un regard observant tout avec une extrême acuité, traversé parfois par le sentiment du danger de vivre.(voir aussi Bonsoir, Thérèse, dont l’anecdote de l’américain inconnu se trouve transposée dans Le Rossignol se tait à l’aube. Désargentée, Fraise-des-Bois s’engage comme domestique dans une famille bourgeoise où elle a une aventure sans lendemain avec Pierre, le fils de la maison. Toujours aussi malheureuse, à en crever, elle rentre à Moscou. Consolation ? "Moscou ne croit pas aux larmes" dit un proverbe". En son absence, tout a changé. Pourra-t-elle trouver sa place parmi les "camarades" ?
NB : on lira avec profit le "Préambule" d’Aragon, pp. IX à XXV, qui est repris des Oeuvres Romanesques Croisées où il tenait lieu de préface à Fraise-des-Bois, A Tahiti, Camouflage et Colliers, quatre oeuvres écrites directement en russe.[ M.L.B.]

Bonsoir Thérèse (1938)

Premier livre écrit en langue française, paru en 1938 mais commencé tout de suite après A Tahiti. A partir du personnage de Thérèse qui apparaît sous de multiples formes, l’auteur nous entraîne dans la réalité de la vie parisienne mais aussi dans un monde imaginaire ou fantasmatique. Le roman comprend cinq parties.
· "Une vie étrangère", épisode assez décousu. Une jeune femme quitte Paris et se rend à Nice pour des raisons de santé. Annonce à son mari qu’elle ne reviendra pas. Villégiature sans souci. Il apparaît une coupure : un épisode inventé à partir d’un vague souvenir. C’est une scène de la vie parisienne, sans lien avec ce qui précède. Elle revient à Paris. Elle est malade de solitude.
· "Paris qui rêve". Paris monstre inconnu, façonné par la main des hommes au cours des siècles. Indifférent aux drames qui s’y déroulent.
· "Je cherche un nom de parfum". En cherchant l’inspiration pour un nom de parfum, l’auteur déambule dans Paris et observe le scènes de la vie quotidienne, dans les rues, les cafés, le métro. L’épisode se termine par une scène d’horreur dans le métro. Délire de l’imagination sollicitée par une trop singulière solitude ?
· "Bonsoir Thérèse" : Après avoir entendu un "bonsoir Thérèse" venu on ne sait d’où, la narratrice essaie d’imaginer qui est cette "Thérèse". Elle la cherche dans un dancing, dans le métro, dans un dancing nègre, au Café de la Paix, dans un bar. A chaque fois qu’elle voit une femme remarquable, elle se demande si c’est Thérèse. Ces femmes sont généralement peu enviables. En écoutant de la musique, elle voit finalement Thérèse sous ses propres traits.
· "La femme au diamant" : Seul épisode de facture classique, racontant une histoire, constituée à partir d’un fait divers. Une femme, Anne (ou Thérèse ?) Favart croit avoir trouvé l’amour absolu et constate au bout de trois ans qu’elle a aimé un homme dont elle ignorait tout. Jean le Moël, le beau chevalier, n’était qu’un vulgaire trafiquant d’armes. Elle le tue et se suicide.
Tous ces épisodes ont un point commun : le bonheur en est absent. Dans l’"Epilogue", c’est encore plus net. La vie n’est supportable que parce qu’on peut s’en échapper par le suicide. L’auteur retourne dans les quartiers qu’elle a fréquentés jeune. Elle remet ses pieds dans les "empreintes de ses pas". On y trouve, très forte, l’angoisse devant la vieillesse et la solitude qu’elle entraîne. Elsa dit dans l’ "Ouverture" à propos de "Bonsoir Thérèse" : C’est la même voix de femme que dans A Tahiti...qui reprend la conversation de l’auteur avec soi-même.(...) "La vie étrangère", c’est le même mal du pays, le même exotisme quotidien, que le pays étranger se nomme Tahiti ou la France". Voici qui annonce En étrange pays dans mon pays lui-même... [M.L.B]

Mille regrets et autres nouvelles (1941-1943)

Ecrit à Nice pendant l’Occupation, au début de 1941 : nous portions en nous mille regrets du passé (...) C’était alors en prose la première image des temps que nous vivions.(Préface).
Mille regrets. C’est le temps des restrictions alimentaires. Une jeune femme seule à Nice avec ses derniers billets de cent francs accepte, poussée par la faim, de suivre un vieil homme très riche qui lui promet à manger. Repue, après son départ, elle pense à sa situation : elle n’a plus personne au monde. Son amant a été tué mais elle n’a pas le droit au statut de veuve. Elle accepte de vendre son manteau de vison et reçoit un acompte de cinq cent francs en échange de la sa bague, souvenir de Tony. Pas de bois, gaz rationné, ou coupé sans préavis à certaines heures, d’ou des accidents, des vols de toutes sortes (vélos, taxis...). Tableau de Nice sous l’occupation, la nouvelle met en scène une héroïne qui n’a jamais su rien faire et qui se retrouve au milieu d’un peuple désoeuvré en quête de distraction. La nostalgie de l’avant-guerre par instant la submerge. On apprend que Tony, en réalité, n’est pas mort, qu’il la cherche et elle se rend soudain compte qu’elle n’est pas heureuse de cette "résurrection", parce qu’elle a l’impression d’être devenue une vieille femme : les vieilles coquettes qu’elle croise dans ses promenades à Nice lui font horreur et pitié : je ne peux supporter l’idée de son premier regard sur moi. Un jour, on la retrouve morte dans sa chambre. Le gaz, semble-t-il. Mais la narration laisse planer un doute : suicide ou accident ? Ironie du destin : on découvre devant sa porte une gerbe de fleurs offertes par M. Oléonard avec l’inscription : "A la plus belle des femmes". Cela aurait pu sans doute la sauver du désespoir.
Henri Castellat. Nouvelle écrite à Nice en 1941. Henri Castellat est un écrivain laborieux. Vivant à Paris, célibataire, il se réfugie parfois chez sa mère dans une petite ville du midi. Il ne s’y ennuie jamais et n’arrive pas à écrire. Après deux livres à succès, écrits dix ans plus tôt, il a peur de produire un livre médiocre qui détruirait sa réputation. Dans la capitale, il se sent seul mais trouve éreintant de faire sa cour à une femme. Il est habitué aux succès faciles dus à son physique appréciable et affirme avec un cynisme affligeant à une femme qui vient de se donner à lui : je simplifie, tu comprends, je m’adresse à des femmes où s’est tout couru...Puis il y a les revenez-y, bénéfices d’efforts passés. Il refuse de s’intéresser à l’enfant qu’il a fait deux ans auparavant à Jeanne, une jeune femme de son pays. Il refuse tout engagement, compris celui du "je t’aime". Physiquement, il manque de courage, a une peur panique du dentiste et la vue du sang lui fait tourner de l’oeil. Un jour, dans sa ville natale, il tombe subitement amoureux d’une très jeune anglaise de passage à laquelle spontanément il dit la phrase impossible : "je t’aime". Il en est complètement perturbé. Il cède enfin aux jérémiades de sa mère et accepte de se marier avec Jeanne à condition de ne plus jamais la revoir après ni elle ni son enfant. Il fait encore preuve de lâcheté un soir au milieu des dunes, en ne retrouvant pas le chemin de la maison. Pris d’une peur panique, il disparaît au matin, honteux. Enfin, ayant reçu sa feuille de mobilisation, il remue ciel et terre et parvient à s’enfuir à New-York. Son maie Annabelle résume bien le personnage : c’est un lâche. Trop lâche pour aimer, trop lâche pour créer, trop lâche pour défendre sa peau autrement qu’en fuyant.
Le destin personnel. Nouvelle écrite à Villeneuve-les-Avignon, dans la clandestinité. Charlotte, l’héroïne, se raconte elle-même dans le quotidien désespérant, navrant, de l’époque. Elle recueille toute sa famille qui la considère comme une femme bonne et serviable et en abuse. La nouvelle commence en juillet 1941 dans un Paris vide d’autos et de gens. Elle se poursuit dans une maison de campagne dans le midi où une amie de pension l’invite. Il y vivent à trois : Charlotte, son amie et le mari de cette dernière que Charlotte avait connu autrefois. Charlotte savoure la solitude de la campagne, se nettoie de la présence écrasante de son mari ( alors prisonnier) qui l’a empêchée de devenir chanteuse. Elle évacue ses frustrations en faisant de longues marches dans la campagne. La guerre est loin. En ouvrant son courrier, Charlotte découvre que le mari de son ami est infidèle. Peu de temps après, elle découvre aussi l’infidélité de son amie. Nous apprenons alors que la bonne Charlotte souffre le martyre depuis quinze ans par amour pour Jean-Claude et qu’elle a décidé de l’empoisonner avec des champignons. Il est malade mais n’en meurt pas. Charlotte, résignée, retourne à Paris avec toutes ses frustrations. On se rend compte beaucoup plus tard que le personnage de Charlotte est l’envers de la Clarisse des Manigances que l’on dit égoïste. Toutes les deux voudraient devenir chanteuses. Pour Charlotte, la famille fait obstacle à son projet : elle se soumet en couvant une colère intérieure qui la mène au crime raté. Clarisse, elle, malgré les oppositions, parvient à devenir chanteuse.
La belle épicière. Histoire d’un fait divers, commencée à Paris avant la guerre et terminée à Nice pour occuper mes mains vides ( "Préface à la contrebande") Le cadre : la rue de la Sourdière, quartier où Elsa et Aragon ont habité. Ce vieux quartier aristocratique est admirablement décrit. Dans la petite rue étroite, où tous les habitants se connaissent et s’épient, Madame Lavergne tient avec succès une petite épicerie. C’est aussi un point de rencontre pour les gens du quartier. Madame Lavergne est une belle femme au port altier bien mal mariée à un artiste de cirque heureusement absent. Depuis un an, un jeune homme amoureux de Madame Louise (Lavergne) passe devant chez elle d’un air malheureux. Petit à petit, Louis se dit qu’elle manque peut-être quelque chose, qu’elle est plus belle que bien d’autres qui ont "des fréquentations". Elle commence à sortir, au théâtre d’abord, avec une voisine, au café, où Raymond, le garçon, lui fait la cour. Bientôt, il viendra manger chez elle. Madame Louis sort de plus en plus. Elle couche à l’hôtel avec Raymond, qui l’invite au restaurant. Elle est persuadée de sa force de séduction et change complètement, délaissant même son épicerie. Raymond, de son côté, a d’autres liaisons mais il est toujours serviable. On apprend par un voisin que c’est un souteneur. Son mari revient un soir pour lui annoncer qu’il la quitte. Raymond la console gentiment mais la renvoie chez elle. Elle décide alors de vendre la boutique et de laisser son fils chez ses beaux-parents. Se sentant complètement abandonnée, sans mari, sans amant, sans courtisan, sans voisine, elle disparaît du quartier. On l’aperçoit plus tard dans un café en compagnie d’un jeune homme. Elle semble avoir mal tourné. Un matin, on retrouve son corps, tombé du troisième étage, dans la rue jouxtant celle du jeune homme. Le pire, sans doute, est qu’elle ne soit pas morte mais seulement très amochée, comme dira un voisin.
Clair de lune. Nouvelle publiée légalement dans la revue de Seghers, Poésie 42. L’auteur s’étonne dans la "Préface à la clandestinité" qu’elle ait pu échapper à la censure. Ambiance futile et papotages d’un salon de coiffure. On y parle des tickets de rationnement ici comme partout. Madame Léonce par soigner se nerfs à la campagne. Etourdie, usée par les soucis du quotidien, Jeanne (Madame Léonce) refuse d’entendre parler de la guerre : elle se sentait incapable d’imaginer la somme des misères dans laquelle baignait le monde. Un soir, dans une chambre vide et froide, le clair de lune tranchant comme une arme blanche, coupa le rideau de fumée derrière lequel elle vivait, pour ne pas être vue, ni voir (276). Dans un passage saisissant, Jeanne a alors la vision d’hommes décharnés, défilant nus, devant des vivants roses et bottés. Elle souffre avec ces hommes jusqu’ à en perdre connaissance. Mais le lendemain, Madame Léonce a oublié ces visions d’horreur et pense à son ravitaillement.
Quel est cet étranger qui n’est pas d’ici ou le mythe de la baronne Mélanie. Essai-nouvelle paru(e) légalement alors que son auteur est déjà dans l’illégalité. Ecrite en 1943 à Lyon. Elsa Triolet répond ici au Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, qui qualifie lui-même cette critique de "réussite étourdissante". La question posée par Camus, "La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Faut-il se suicider ?" ne trouve pas de réponse satisfaisante. Le combat de l’homme, par nature limité, contre l’infini, est absurde. Mais l’étranger ne baisse pas les bras : "Il se refuse comme une lâcheté à faire porter par Dieu le poids qui lui est destiné". Il accepte de vivre avec le mal. Il prétend "faire du défi qu’il jette à l’absurde une passion qui constitue alors une raison de vivre." Mais, répond en substance Elsa Triolet, que devient cette passion au seuil de la vieillesse ? Cette vieillesse qu’Elsa craint plus que la mort : Car qu’est que c’est que la mort, ce néant incertain, inimaginable en la comparant avec le néant avant la lettre, avec la vieillesse, ce point noir à l’horizon...Elle écrit plus loin : le temps de ma vie s’arrêtera au seuil de la vieillesse...La lassitude, l’ennui seront mon sort, la perte progressive de tout ce à quoi, de tous ceux à qui l’on a tenu durant la vie active...Que me faudrait-il comme arme contre l’épouvantail (...) Je choisis l’aller et retour de la baronne Mélanie ; c’est celui des mythes qui me permet de ne plus sentir le dard de la vieillesse, ni celui de la mort. La baronne Mélanie, morte en 1943, ressuscite le jour de son enterrement et revit toute sa vie à rebours, son agonie, sa maladie, sa déchéance, sa guérison, la guerre, ses amants, son mariage. Elle se voit rajeunir et même si certains moments de sa vie sont douloureux, elle a en point de mire cette chose merveilleuse qu’est la jeunesse. Elle vit dès lors avec cet espoir permanent au lieu de vivre comme à l’aller avec la certitude de la vieillesse et de la mort. Elle a quelques certitudes : ayant vécu les conséquences, elle doit vivre les causes. Et le plus beau, c’est le retour totalement inconscient dans le néant, dans le sein de sa mère. Même si elle revit les mêmes événements la libération de l’idée de la mort et de la vieillesse fera qu’au retour la baronne vivra en optimiste.
Yvette. Récit de 1943. Yvette a pour point de départ un histoire vraie qui a eu lieu en 1943. Fait divers banal à l’époque : une famille dont Elsa Triolet connaissait père, mère et fille est arrêtée par la Gestapo. C’est à partir de ces personnages qu’elle a imaginé Yvette. Yvette est une "perfection" disent ses parents, elle est belle, douce et tende. Ils vivent heureux tous les trois jusqu’au jour où la Gestapo les emmène en les accusant d’avoir un poste émetteur, d’être juifs, et en reprochant à la petite d’avoir reçu des parachutistes dans le jardin. Sans doute s’agit-il d’une dénonciation de voisins jaloux. Les deux femmes sont relâchées mais n’osent plus se montrer. Yvette est très changée, amaigrie, les yeux cernés. Elle minimise devant un ami d’enfance ce qui lui est arrivé : on a été très aimable, trop aimable avec elle. En réalité, pour sauver son père, Yvette a tout accepté du bel officier blond. Son ami d’enfance la retrouve dans une clinique où elle vient d’avorter. C’est une femme brisée mais dénuée de tout esprit de révolte. Il enrage et part pour le maquis. A son retour, il retrouve une Yvette enfin consciente de sa vie ratée.
[M.L.B]


Le Cheval blanc

Roman écrit à Nice en 41-42. Dans la préface, l’auteur dit : "Toute ma vie vécue jusque là allait passer dans l’écriture, dans un roman : Le Cheval Blanc. C’est le plus autobiographique de tous mes romans, je veux dire le plus proche de ce que j’ai vu et senti du monde." Pourtant, tous les personnages sont imaginaires. Le "héros", Michel Vigaud, passe au cours de ses pérégrinations dans tous les lieux fréquentés par l’auteur depuis son enfance : les villes d’eaux en Allemagne avant la Première Guerre Mondiale, Paris à plusieurs reprises, Berlin, New-York, etc.
Première partie
Ville d’eaux en Allemagne. Michel est un beau petit garçon de dix ans, déjà remarqué par les filles. Il vit de façon très indépendante près d’une mère aimante et lointaine, désemparée par la perte de sa voix (elle était chanteuse) et la mort brutale de son mari. Elle se réfugie dans l’opium. Michel, petit homme, veille sur sa mère, apprend à vivre seul, s’initie aux langues au gré des voyages de sa mère nomade. A cette époque, il fait la connaissance d’une petite princesse russe, Marina que l’on retrouve plus tard dans le roman. La guerre éclate, il faut partir. Michel entre au collège, il y reste jusqu’à seize ans, puis fait une fugue : il s’embarque sur un cargo où il plaît à tout le monde. Pourtant il n’avait pas été malheureux au collège. Là aussi il avait su s’adapter. Seule lui manque sa mère adorée. Un jeune élève sud-américain très riche, Alfredo, lui voue une véritable adoration et l’entraîne dans une relation homosexuelle qui lui répugne. C’est alors qu’il s’enfuit.
Il ne revient que deux ans plus tard parce que sa mère est au plus mal. Il ne la revoit pas vivante, refuse aussi de la voir morte et ne va pas à l’enterrement. Complètement désemparé, il est recueilli par une serveuse de bar qui récupère pour lui son petit héritage. Il en profite pour s’enfuir. Après un bref passage chez Alfredo avec lequel il se fâche pour une histoire de femme, il doit repartir. Il arrive à se faire engager comme pianiste et chanteur dans un cabaret : la Vierge Folle, où il fait la connaissance d’ Irène qui tombe amoureuse de lui. Amour à sens unique. Michel est" adopté" encore une fois par la famille de son collègue Gaston, mais au bout d’ un an, il étouffe, il a envie de changer d’air. Dans sa fuite, il rencontre Hélène, peintre, qui essaie en vain de le retenir. Il échappe aussi aux forains qui veulent l’engager comme troisième dans "Le Trio De La Mort". Il vagabonde alors et s’imagine en beau chevalier, allant délivrer sa belle, prisonnière de hauts murs crénelés, tantôt , sur un cheval alezan, tantôt, sur un cheval blanc...Il se fait embaucher dans une auberge comme homme à tout faire Là encore son charme opère, les aubergistes l’adoptent eux aussi. Mais Irène le retrouve et l’emmène à une soirée où un producteur de cinéma l’engage comme jeune premier en Allemagne. A Berlin, il fait la connaissance de quelques personnalités, mais, après une nuit de beuverie, il disparaît encore et rentre à Paris. Il fait son service militaire à Tours . Là encore, il s’adapte et se lie d’amitié avec Leclerc, son voisin de chambrée, qui essaie sans succès de l’ouvrir à la culture. Il est accueilli avec beaucoup de chaleur dans sa famille. A-t-il des projets ? "Non , parce que je ne peux jamais me libérer de l’idée de la fragilité de toute chose." (p.154) Alors qu’il est complètement assimilé dans cette famille bourgeoise, il éprouve le besoin de repartir sur les routes. Pourquoi fuit-il ? "Ils me fatiguent...et quand on me fatigue je jette l’ancre[...]Si je commence à réfléchir, c’est la fin de tout ! J’aime pas qu’on me mette les points sur les i [...] Ils m’y auraient bien amenés."(p.168) Il prend un train au hasard, se retrouve à Toulouse dans un hôtel miteux où il se pose la question : " Que voulez que je fasse dans ma vie ? Tout ce qui me plairait c’est d’être un héros[...] Je voudrais me sacrifier, accomplir des actions d’éclat."
Deuxième partie
Michel est devenu passeur de drogues. Il vit à Paris comme un prince grâce à son trafic. Il se fait prendre un jour par les douaniers à la frontière espagnole, s’enfuit évidemment et retourne à Paris avec l’intention de faire autre chose. Au temps de sa splendeur, il avait rencontré à l’ Hôtel Drouot un collectionneur passioné : Stanislas Biélenki. Michel, après avoir acheté un objet de collection, le lui offre. C’est le début d’une longue amitié. Bielenki pousse Irène dans les bras de Michel Celui-ci subit cette relation qui l’énerve encore plus après son retour d’Espagne. Désespérée, Irène se suicide. Comme après la mort de sa mère , il refuse de voir le cadavre et s’enfuit, s’installe à Paris chez Bielenki, ravi, qui fait tout ce qu’il peut pour que Michel se sente bien chez lui ; Il l’initie à la lecture. Michel lit des heures et des heures pour éviter d’avoir à penser , d’être face à lui même. Au cours d’une flânerie, il rencontre une femme intéressante, il la suit, l’aborde, elle l’invite pour le dîner. C’est Elisabeth Kruger. Pour la première fois, il est éperdument amoureux ! Leur idylle dure quelques mois , puis Elisabeth le quitte pour aller vivre avec Bielenki ! Il perd à la fois amour et amitié, erre alors dans Paris, se clochardise. Il est reconnu et recueilli par la princesse Marina qui " a toujours ramassé les chats de gouttière ". Elle joue l’entremetteuse et arrive à le marier à une riche américaine beaucoup plus âgée que lui. Ils partent pour New-York.
Troisième partie
Michel aime New-York qu’il parcourt à pied dans tous les sens. Il s’amuse beaucoup mais bientôt, il lui faut jouer dans la société new-yorkaise, son rôle de mari ; cela l’amuse beaucoup moins ! Il remplit cependant son contrat vis à vis de Mary en restant insensible aux femmes qui lui font les yeux doux. Tout se passe donc bien dans ce mariage de façade jusqu’au jour où Michel commence à fréquenter les milieux noirs de Harlem. Dans la bonne société new-yorkaise, on ne fréquente pas les "nègres" ! Michel ne se laisse pas intimider, il a même une relation avec une jeune beauté noire : Lilly. Mary s’en rend compte, la vie de Lilly est menacée. Michel demande le divorce, Mary refuse. Alors Michel disparaît sur son yacht pendant trois ans. Mary dépérit, se laisse aller. C’est une vieille femme maintenant. Elle essaie de s’attacher Michel par le pouvoir de son argent : il s’achète des propriétés, il a des chevaux... Un jour à New-York, il rencontre Elisabeth, l’emmène dans une de ses propriétés où il la viole. Le lendemain matin, au lieu de lui en vouloir, comme le craint Michel, rongé de remords, elle l’accueille très tendrement, considérant ce viol comme une preuve d’amour. Ils sont en accord tous les deux sur l’importance du sol natal. Michel dit :" Il m’aura fallu des années de va et vient pour comprendre ce que représente le sol natal, la terre sous les pieds..., la terre sainte...." Et elle : "Moi, je n’ai pas de patrie... Je suis terriblement à plaindre...rien de national n’est organique en moi." Après ces brèves retrouvailles, Elisabeth disparaît. Mary accepte le divorce mais lui coupe les vivres.
Quatrième partie
Michel est de nouveau à Paris après quatorze ans d’absence. Il veut s’organiser une vie raisonnable et s’installe en célibataire convaincu. Il retrouve son ancien compère musicien à la Vierge Folle et lui propose une association : lui Michel écrirait les textes, Gaston les ferait connaître. Il reprend aussi contact avec Simone de Brissac qui les aide à trouver des éditeurs et devient pour Michel une compagne discrète, charmante et peu encombrante. Il est parfait vis à vis d’elle tout en étant toujours obsédé par Elisabeth. Il a conscience de rater sa vie , mais cette fois, il ne s’enfuit pas. Simone, lucide, s’adapte. Le lecteur pénètre avec elle dans le monde de la haute couture parisienne. Michel et Simone passent une semaine idyllique à Nice. De retour à Paris Michel rencontre Biélenki, amaigri, seul : Elisabeth est partie en Suède avec quelqu’un. Ils font tous les deux le constat qu’ils ont raté leur aventure avec Elisabeth. Biélenki descend dans le midi, Michel le rejoint quelques jours plus tard et lui explique à quel point on est lâche à Paris devant la menace de guerre. Il ne comprend pas pourquoi les gens tiennent tellement à la vie ! De retour à Paris, il travaille comme jamais pour mettre au point un tour de chant. Son but n’est pas l’argent mais de ne plus "compter pour du beurre." Il voudrait que son nom prenne assez de valeur pour avoir quelque poids au bas d’une pétition .Pourtant, il est persuadé que la vie ne lui laissera pas beaucoup de temps.
Cinquième partie
Mi-Septembre 1939. Les grandes bourgeoises quittent Paris : plus de clientes dans la maison de haute couture de Simone. Les hommes ont été mobilisés. On regarde les communistes d’un mauvais oeil.Simone considère Biélenki comme un traître :"Les Russes sont des gens qui enfoncent le couteau dans le dos de leurs frères."(p.185) Biélenki voit se profiler la guerre civile, l’horreur. Dans la rue, on l’évite. IL cite Maiakovski :"La parole est à vous, camarade Mauser ! "(p.187) Cette fois, la guerre est là .Michel revient en permission pour vingt quatre heures dans un état de révolte douloureux .Il a maintenant des hommes sous ses ordres et ceux-ci le suivrait au bout du monde. Alors qu’ils avaient gagné du terrain, ils reçoivent l’ordre incompréhensible de reculer. IL découvre alors ses camarades massacrés. Il n’arrive pas à comprendre, il aurait besoin de Biélenki pour lui expliquer cette politique, mais celui-ci a quitté Paris. Le gouvernement est évacué à Tours, les parisiens suivent. Plus de nouvelles de Michel jusqu’en 1941 où arrive une lettre adressée à Stanislas. Un camarade raconte que Michel est mort en héros en voulant porter secours à un soldat blessé. C’était le 31 mai 1940. Il avait eu huit mois pour réaliser son rêve. A-t-il eu conscience d’être un héros ? Le héros de quelle cause ? Le roman ne le dit pas.
[M.L.B]

Le Premier accroc coûte deux cents francs, nouvelles (Prix Goncourt 1945)

"La littérature de la Résistance était la libre et difficile expression d’un seul et unique souci : se libérer d’un intolérable état de choses" (Préface à la Clandestinité, ORC, p.14.)
Les amants d’Avignon. Cette nouvelle a été écrite en février 1943 et publiée illégalement en octobre 1943 sous la signature du Laurent Daniel, pseudonyme en forme d’hommage à Laurent Casanova qui travaillait dans la Résistance et à sa femme Danielle, morte en déportation. La nouvelle représente également un hommage plus large à "tous ces gens ordinaires devenus chefs de maquis, agents de liaison...Dans la nuit et le brouillard, il y avait beaucoup de filles banales comme Juliette". L’héroïne, Juliette, est une très jolie jeune femme dactylographie de son état, très appréciée dans son travail, courtisée mais jalouse de son indépendance. Elle adopte un petit enfant espagnol d’un an...puis arrive la guerre. Juliette, sa tante et le petit s’installent à Lyon. On la retrouve cachée dans une ferme abandonnée sous ne nom de Rose Toussaint. Dans la journée, elle la liaison entre plusieurs femmes. Elle trouve en elles des ressource de courage insoupçonnées. La jeune femme devient alors une véritable héroïne de la résistance. Le lecteur la suit dans ses déplacements clandestins et plonge dans l’atmosphère de la France occupée où il faut se méfier de tout le monde. En Avigon, où elle vient de sauver six hommes menacés d’être découverts, elle rencontre Célestin. Ils jouent à s’aimer puis visitent le Fort Saint André où des graffitis sur les vieux murs les émeuvent profondément. Un couple est venu et revenu en cet endroit, fidèlement du 5 juin 1926 à 1960. Juliette se met à rêver de l’amour absolu. Parfois le découragement et l’angoisse l’envahissent comme à Valence dans sa chambre d’hôtel froide et triste. Entre deux missions, elle retrouve à Lyon sa tante, son fils adoptif et son travail de secrétaire à la rédaction d’un journal. Elle déteste Lyon, se languit de Paris et songe à ceux qui vont mourir à quelques jours de la libération : c’est insupportable de penser que des hommes périssent à la veille de la victoire ! Elle échappe de justesse à une perquisition. Elle se fait ensuite repérer par deux allemands alors qu’elle venait d’avoir un contact avec Célestin. Elle arrive encore à leur échapper. Elle se réfugie alors dans une cachette sûre où elle pourra reprendre des forces et rêver à l’amour éternel. Quant à la suite écrit l’auteur, c’est à l’Histoire de mener ma chanson. (Préface, p.15)
La vie privée d’Alexis Slavsky, artiste peintre. Dans cette nouvelle, l’auteur parle de ce qu’elle connaît bien : les artistes, les intellectuels. Nous suivons le parcours douloureux d’un artiste pendant les quatre années les plus terribles de la guerre, 1940-1944. Parisien d’origine polonaise, Alexis Slavsky est un peintre passionné entièrement dévoué à son art. Il vit avec Henriette qui, elle , lui est dévouée corps et âme. Après la "drôle de guerre" qu’il a subie, il est accueilli en juin 1940 en zone libre par un admirateur de sa peinture. Dans cette villa luxueuse, il ressent douloureusement l’indifférence de ses hôtes à l’égard de ce qu’il a vécu. Il se sent abandonné, presque prisonnier. Ses hôtes sont du côtés des gagnants, il se sait du côté des vaincus. Henriette le rejoint, ils s’en vont à Lyon. Alexis, qui a perdu à la guerre son instinct vital, s’ennuie. Il parcourt la ville dans tous les sens. Il hait Lyon et les Lyonnais qui s’accommodent de la défaite. Surtout, il ne peut pas vivre sans Paris. Il ne peint plus. Un jour, à la suite d’une perquisition, il a le sentiment de ne plus avoir de vie privée : aujourd’hui, quand ce n’est pas une bombe qui éventre une maison, c’est un flic. Il quitte Lyon avec Henriette pour s’installer dans une pension dans les Basses Alpes. L’hiver y est horrible. Enfermé toute la journée dans un entourage pétainiste, il souffre le martyre et ne peut plus peindre. Les beaux jours revenus, il se réfugie dans la nature avec sa boîte de couleurs cachée sous le bras. La nature est sa rencontre avec la belle Catherine lui redonnent le goût de peindre. Henriette se fait complice parce qu’elle voit Alexis heureux. Elle pense que c’est un engouement passager. Quand elle s’aperçoit que c’est sérieux, elle chasse Catherine. Alexis, à nouveau, cesse de peindre et se saoûle tous les jours. Il essaie en vain de retrouver Catherine qui s’est enfuie aux Etats-Unis. Alexis est désespéré, Henriette aussi. Ils se consolent mutuellement. Henriette part chercher un refuge à la campagne. Pendant son absence, Alexis tombe gravement malade, atteint d’une péritonite. Il frôle la mort sans angoisse : seule la pensée de sa peinture lui fit venir des larmes aux yeux, il n’avait pas tout dit (219). Il ne meurt pas mais du mal à s’en remettre et abandonne toute activité. En revanche, il s’intéresse aux nouvelles de la guerre qui lui donne le bon voisin Gordenko. Henriette persuade alors Alexis de quitter Lyon pour un petit village à deux heures de là. Ils sont logés chez une veuve envahissante de gentillesse. La situation devient vite étouffante et Henriette peu à peu s’étiole. Une journaliste venue de Paris, Louise Delfort, leur fait arriver un peu d’air frais. Enfin, quelqu’un de leur milieu, une intellectuelle, à qui on peut parler sans mettre des notes au bas des pages. Louise est dans la Résistance, ils le devinent mais ne savent pas ce que cela signifie, au fond. Un jour, Louise se fait prendre. On trouve chez son logeur une valise avec quelques souvenirs dont un cahier où elle décrit son angoisse quotidienne et sa volonté de séduire par l’écriture. Alexis, que l’on prend un instant pour un résistant voit survenir la Libération. Qu’aura signifié cette guerre pou lui ? La guerre, l’occupation ne sont pour ce peintre qu’un état de choses qui l’empêche de peindre. Ce n’est pas un lâche. Si on lui avait demandé quelque chose, il l’aurait fait avec courage, sans doute. Mais il est entièrement absorbé par son art. Sa vie n’a de valeur pour lui que parce qu’elle lui permet de peindre. [M.L.B.]

ANNE MARIE I, Personne ne m’aime.

Roman écrit à la fin de 1944 et en 1945. Dans la "Préface au désenchantement", Elsa triolet dit :"Personne ne m’aime avait été écrit dans des conditions politiques particulièrement aiguës. Le monde de la confiance et de l’ amitié s’écroulait autour de nous, et je butais à chaque pas contre une haine solide et dure, faite de fantasmes et de légendes, de sottise et de malfaisance." (p.19). Mais le roman est situé avant guerre. "Pour ce que je voulais dire, l’ époque ne jouait pas." (p.20) Le souvenir du suicide de Maïakovski pèse sur le roman. L’héroïne, Jenny Borghèse, n’est pas Maïakovski, mais comme lui, elle est victime de sa gloire :"La gloire attire l’assassinat moral, comme l’argent l’assassinat crapuleux. Pour que le crime soit parfait, la politique est une occasion de choix." (p.20)
Première partie
La narratrice, Anne Marie, côtoie Jenny de sa naissance à sa mort. Elle est ensuite l’héroïne de la seconde partie, puis celle des fantômes armés. Anne-Marie a pouponné pendant un an le bébé Jenny. Elle la retrouve ensuite, petite fille, qui après une remontrance, fait une mini-fugue : "Personne ne m’aime, je m’en vais vivre chez le gardien." (p.67),comme la petite Fraise des Bois .A treize ans, Jenny est un garçon manqué, à seize ans, elle entre au conservatoire en classe de comédie. Elle vit alors pendant deux ans chez Anne-Marie parfaite en tout, entourée, bien sûr d’amoureux qu’elle éconduit. Ses amies du conservatoire sont réduites à l’état de "parfait esclavage".(p.70) Mais Jenny ne s’attache qu’à des "hommes de peu de bien" qui ne s’intéressent pas à elle. Alors elle répète encore et toujours :" personne ne m’aime ! "
Puis jenny devient une grande vedette de cinéma. Aux colonies où elle vit avec son mari, Anne-Marie suit sa carrière en voyant ses films. On trouve là, aux pages 72 et 73, quelques réminiscences de A Tahiti. Anne-Marie revient à Paris pour préparer le retour de son mari et de ses enfants. Jenny la reçoit avec beaucoup de générosité et d’amour dans un immense appartement au Trocadéro où elle a domestiques, secrétaires, dactylos...Tous les soirs, c’est la fête, son salon est envahi. Parmi les proches, on trouve le bijoutier Jacquot et Raoul Léger...
Jenny est une "rouge" en politique et elle essaie d’ouvrir dans ce domaine les yeux d’Anne-Marie qui ne pense jamais à la politique. "Ce n’est pas fait pour les femmes". On se rend compte en relisant cette phrase du chemin extraordinaire parcouru par Anne-Marie dans la suite du roman.
Jenny peut être très brusque, très désagréable avec ses amis, elle n’a pas peur de vexer. Elle a, malgré tout, une cour d’admirateurs amoureux. A tous, elle a rendu des services inestimables, payant de sa propre personne, mais elle est très possessive avec Anne-Marie et si celle ci se rebiffe, elle entend Jenny dire : "Personne ne m’aime".
Avec les hommes, Jenny se trompe toujours : ceux qu’elle choisit ne sont jamais dignes d’elle. Elle est persuadée qu’elle n’est pas aimable parce que pas aimée de ceux qu’elle voudrait Elle ne croit pas à l’amour de ceux qui disent l’aimer.
Un jour, la presse l’attaque méchamment parce que, elle, la "rouge", va incarner Jeanne d’Arc. Elle et ses "moscoutaires ne doivent pas toucher à ce qui est sacré pour la France ! Anne-Marie pressent que Jenny va souffrir ! Pourtant, un jour, des Espagnols viennent la remercier pour ce qu’elle a fait pour eux pendant la guerre d’Espagne Eux disent :"Nous aimons Jenny".
Des lettres anonymes ordurières arrivent en grand nombre, on brûle des bobines de Jeanne d’Arc. Deux personnes ont l’entière confiance de Jenny : Anne-Marie et un professeur du conservatoire : Auguste C. Or celui-ci a des mots très durs à son égard dans une interview. Anne-Marie ne peut y croire et malgré le démenti apporté par Auguste C. lui même, le mal est fait. Jenny a de plus en plus l’impression d’être seule : "Il n’y a plus au monde que des dos." (p 118) Les sourires sont pour les autres. .."Je sais bien que je crèverai toute seule à l’hôpital". (p.119)
Anne-Marie apprend que son mari , aux îles, s’est installé avec les enfants chez une autre femme...Elle fait bonne figure par respect humain.
Jeanne d’Arc va sortir, la cabale grandit, Jenny ne comprend pas. Comme si cela ne suffisait pas, son frère Jean-Jean, choisit le côté des nazis, "des imbattables" et extorque de l’argent à Jenny qui le lui donne par lassitude...
Le sort s’acharne contre Jenny : elle a découvert qu’elle a une tumeur au sein et refuse d’aller voir un médecin parce qu’elle ne veut pas avoir le cancer ! Elle ne sait plus où se placer dans la société. Elle est capable de perdre une forte somme au poker et quand elle voit des gens pauvres, elle a honte : "Jaimerais être comme eux ; quand je vois des gens riches, je les déteste, j’ai envie d’être plus riche qu’eux et j’ai tout aussi honte."(p.131) A Raoul Léger qui prétend l’aimer, elle dit :"Demain matin, venez chez moi pour y rester.Mais si vous ne venez pas demain matin, je vous promets que je ne vous reverrai jamais de ma vie. je saurai ce que cela veut dire."(p.139)
IL est venu mais sans doute pas pour rester ! Jenny s’est tiré une balle dans le sein gauche.Sur sa table, un mot :"Personne n’aime personne. Je ne peux le supporter."(p.141)
" Assassins, tous des assassins," crie Raymonde qui la choyait depuis l’enfance.
Deuxième partie
Septembre 1939. La guerre est déclarée. Anne-Marie reste "prisonnière" à Paris. Nous suivons alors son évolution étonnante. La petite bourgeoise qui ne comprend rien à la guerre et à l’armistice et qui pense que "Pétain devait savoir ce qu’il faisait", (148)devient par les manigances du destin "La Demoiselle" héroïque de la Résistance.
Désemparée par la mort de Jenny, sans nouvelles de ses enfants, elle s’installe à l’hôtel. Jenny lui a légué de quoi vivre sans travailler. Elle apprend que Raoul Léger était venu à l’enterrement de Jenny avec sa femme dont tout le monde ignorait l’existence...Paris est vide, tous les amis mobilisés, certains évacués en province. Jacquot est prisonnier, Raoul Léger, aussi. Anne-Marie passe alors les deux pires années de son existence. Elle n’aurait pas pensé seule à quitter Paris, mais une amie de Jenny lui propose d’aller s’installer chez elle, à la campagne. A son arrivée, elle apprend que le château est mobilisé par les Allemands. C’est alors que son destin change. Elle s’installe dans une petite ville chez deux vieilles dames. Sans le savoir, elle est entourée de résistants et comprend peu à peu. Elle arrive même à faire libérer un voisin en allant voir le préfet qui n’est autre que le frère de Jenny, devenu collaborateur, bien installé dans son pouvoir. Il a honte de "la mauvaise éducation et de la mauvaise volonté des Français." (p.185)
Rentrée à Paris , Anne-Marie est prise dans une rafle chez une amie de Jenny. Enfermée dix sept jours à Fresnes, elle y découvre "l’union à la vie à la mort avec des êtres inconnus et proches comme votre propre coeur."(p.190) A sa sortie Anne-Marie est de plus en plus impatiente d’agir, elle entre dans une nouvelle existence, dans l’illégalité. Elle y trouve, tantôt la fraternité, qui contredit le "personne ne m’aime "de Jenny, tantôt l’égoïsme et la lâcheté. Alors le désespoir l’envahit
Après le retour de Jacquot et de Raoul Léger, évadés, Anne-Marie est envoyée à Grenoble, haut lieu de la Résistance. Raoul y est très actif jusqu’à l’inconscience. Tous deux reçoivent l’ordre de filer dans le maquis. Anne-Marie, habillée en infirmière, transporte des armes et aide à faire évader vingt prisonniers. Pourchassée par les Allemands, elle doit se réfugier dans un hôtel glacial à C..."Mais froid, saleté, fatigue étaient des notions abstraites, j’étais comme anesthésiée, j’aurais marché sur du verre pilé sans le sentir. Le bonheur primait."(p.205) Tout le groupe tombe dans une embuscade, préparée par les gendarmes. Anne-Marie est blessée et reste sans soins pendant trois jours parce que les paysans qui l’ont trouvée ne veulent pas avoir d’ennuis. Anne-Marie pense " si personne n’aime personne, comment allons nous chasser de chez nous l’envahisseur ?"
Elle passe de longues semaines à l’hôpital. Elle apprend que Raoul a été tué le jour de l’embuscade. Il venait de lui dire qu’il l’aimait ! Anne-Marie est profondément déçue quand elle apprend qu’il avait brisé bien des coeurs au village ! La phrase de Jenny lui revient : "Tout le monde couche avec tout le monde. "Sa jalousie lui ronge le coeur et elle s’en veut de ne pas pleurer comme elle le devrait celui qui est mort pour la France.
La Libération arrive. Paris renaît de ses cendres mais tout n’est pas rose cependant. La guerre l’occupation ont agi comme un bain révélateur :" Sans ces maudits Allemands, nous n’aurions peut être jamais su ce que valaient nos amis et nos connaissances." Mais le danger est passé "je vois l’amitié qui se retire de moi comme la mer.[...] On a beau avoir été ensemble dans les tranchées, avoir en commun des souvenirs bouleversants, drôles et bon enfant, on reprend sa place d’avant guerre..."(pp.219 et 220). Jean-Jean est condamné à mort, sa femme vient supplier Anne-Marie de l’aider. Mais qu’y peut-elle ? Et puis ce n’est que justice.
Anne-Marie va retourner aux îles, parfaitement malheureuse :" Les coeurs sont rentrés dans leur carapace, mes mains tatonnent dans le vide sans rencontrer une main amie. Aimons nous les uns les autres ! Mais puisqu’on s’est aimé en face de l’ennemi, c’est donc que c’est possible de s’aimer, faut il vraiment qu’on s’aime CONTRE quelque chose ? ne pourrait on pas s’aimer POUR ?" (P221)
Le coeur naif d’Anne-Marie n’a pas fini de souffrir.

ANNE-MARIE II : Les Fantômes armés

A sa parution, en 1947, ce roman fit scandale." Les uns ne voulaient y voir qu’un invraisemblable tissu d’histoires de haute fantaisie, d’autres n’y trouvaient que trop de vraisemblance[...] Ce roman où j’essaie de dire la drôle de paix que nous vivions[...]Ce roman qui raconte la vie quotidienne de l’époque[...]devrait me rappeler que rien n’est jamais gagné, ni tout à fait ni pour toujours."("Préface au Désenchantement "p.56 et 58)
Anne-Marie est retournée aux îles, mais son mari et ses enfants lui sont devenus des étrangers. Son mari, collaborateur, la hait, sa fille a épousé les idées du père, son fils est un petit voyou qui l’aime toujours, mais son père ne le laissera pas partir. Anne-Marie n’a plus de famille, elle rentre donc à Paris. Elle se rend compte que la guerre, l’occupation, l’ont fait sortir des rails de sa vie de petite bourgeoise pour vivre une vie comme elle n’en avait jamais imaginé une.
Seule à l’hôtel à Paris, elle se balade pendant des heures et redécouvre un Paris en pleine effervescence. "Plein jusqu’au bord de toute la France en train de refluer, des Américains, de leur jeeps et de leur gros camions..."(p. 21 )A la Gare d’Orsay, elle assiste avec émotion au retour des prisonniers.
Avec l’argent de Jenny, elle loue un appartement et reprend contact avec Jacquot, alias Colonel Voiron. Celui-ci lui conseille de ne pas s’adonner à ses souvenirs, de se chercher une occupation. Elle est en décalage permanent : le jour de la Victoire, elle se mêle à la foule des gens, des jeunes, mais se sent étrangère. Son esprit est encore terriblement marqué par la guerre : "Que voulez vous que fasse une foule de vingt ans, le jour de la victoire, si ce n’est de danser sur les cadavres ?..."(p.38)
Elle accepte alors de suivre le Colonel Voiron qui doit rejoindre les troupes d’occupation en Allemagne. Il la présente aux officiers comme reporter-photographe. Elle rencontre les nouveaux notables allemands," une Allemagne ravissante, proprette, paisible. Elle prend un amant " pour s’amuser", le Général de Chamfort, alias Célestin, l’amoureux de Juliette dans les Amants d’Avignon. Elle joue la touriste fortunée dans ce pays vaincu où elle ne connaît pas la valeur du mark. Elle humilie sans le vouloir une serveuse à laquelle elle donne un pourboire équivalent à une semaine de travail et suscite ainsi sa haine. La haine des Allemands," énorme baleine échouée au milieu de l’Europe et qui pourrit et empeste et empoisonne tout autour d’elle."(p.83)
A l’automne, on retrouve Anne-Marie à Paris où elle souffre du froid et des restrictions .Elle apprend alors sérieusement la photo et retrouve de temps en temps Célestin, dans la plus parfaite indifférence. Elle rencontre le fils de sa protectrice, madame de Fonterolles, parachuté dans un maquis en 44 et qui avait été "chez de Gaulle". Il est très mal à l’ aise dans cette société où" les collaborateurs sortaient des prisons par tous les bouts et où les communistes se promènent en liberté."(p.94 et 95) Il conspue les F.T.P.qui lui " extorquaient des armes. Il est amer et a la nostalgie de la guerre. Il fait partie de ces jeunes gens que " la Résistance a complètement dévoyés. A vingt ans, on ne croit pas à la mort[...]Ils n’avaient pas de peine à être héroïques et tout leur était permis pour la bonne cause. Maintenant, la cause n’est plus ,et ils continuent à croire que tout leur est permis. (p.112)"
Anne-Marie essaie de reconstruire sa vie, fait de la photo avec zèle, voit beaucoup de gens de tous les milieux, mais ne se sent d’aucun milieu. Son seul ami est Jacquot mais même de lui, elle se méfie, craignant qu’il ne soit amoureux. Elle ne veut pas de l’amour, de peur que ce soit un amour malheureux ! Elle reçoit les confidences d’une jeune femme, mère de famille, qui trouve sa vie trop fade et cherche des aventures. C’est l’occasion d’un long réquisitoire contre les hommes, toujours si occupés :" J’ai toujours l’impression que sur leurs jours et sur leurs nuits, il y a l’inscription : entrée interdite ![...] C’est si facile à lui de vous exclure de sa vie."(pp128-129) Elle lui explique que pour garder le contact avec un homme, il faut avoir avec lui d’autres liens que l’amour.
Invitée avec d’autres journalistes à la prison de Fresnes, elle y retrouve l’angoisse éprouvée durant son incarcération. Cette fois, ce sont les collaborateurs qui sont à l’intérieur. Avec un collègue, elle parle des rapports humains entre ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors. "Et c’était vrai, on en a tellement vu, tellement entendu, qu’on avait maintenant ce poison dans le sang... Dans la rue, on reconnaissait un revenant des bagnes allemands [...] Les hommes biens vivants apparaissaient subitement en cadavres..."(p.141)
Malgré l’amour courtois du Général de Chamfort, malgré l’affection fidèle de Jacquot, Anne-Marie sent que , comme Jenny, elle ne fait partie d’aucun groupe. Elle est de plus en plus consciente que la guerre n’est pas finie .Le nazisme est toujours là : il fréquente les salons parisiens. Anne-Marie ressent cela très fortement et ne veut pas mourir "de la main de ces nouveaux Boches.(p.171)"Elle reçoit la visite de Rolland, un ami de Jacquot qui l’avait remarquée à Grenoble au temps de la Résistance. Ils sont tous les deux sur la même longueur d’onde. Il voudrait redonner à Anne-Marie la passion d’avant :" Nous sommes en guerre. le travail des épurateurs convaincus est un travail héroïque." (p.185) Il n’est pas facile de mettre au poteau d’exécution un jeune homme qui demande son pardon.
Invitée par Célestin, Anne-Marie descend dans le midi. Elle retrouve Avignon, le fort où les graffiti sont désormais illisibles parce que les fenêtre ont été murées. On y a interné des collaborateurs. Célestin évoque l’amour fou qu’il avait éprouvé entre revolver et prison. Anne-Marie souffre comme si quelqu’un lui voulait du mal. Le lendemain, Célestin l’emmène chez lui dans la garrigue, dans une ferme fortifiée. Anne-Marie s’y sent bien, enfin ! " Un bête bonheur sans pensée"
Cela ne dure pas très longtemps : Célestin et son ami Laurent veulent passer de nouveau à l’action, contre les communistes, cette fois ! Anne-Marie se sent très mal à l’aise et décide de rentrer à Paris. Célestin a un chagrin épouvantable. A cause du départ d’Anne-Marie ou de la mort de sa mère ?...
Dans le train, elle croit vivre un cauchemar. A la gare déjà, un officier allemand l’avait narguée. Dans le compartiment, des hommes parlent des caprices de l’épuration : tel qui a fait pis que pendre, est acquitté, tel autre est fusillé pour une vétille ; Et puis, on a besoin des forces vives du pays, on ne peut fusiller tout le monde ! Elle entend encore :" L’ esprit de la Résistance est une criminelle invention des communistes pour diviser les Français."(p.249) Les anciens collaborateurs sont revenus, ils "se débrouillent." Pire encore :" Vous allez voir qu’il y aura une révision du procès Pétain !" En 1940, dans ce même train, elle avait entendu des Français parler des Allemands avec enthousiasme, et voilà que ça recommence ! Anne-Marie est désespérée et se demande où sont ses amis. Elle va les chercher au petit bourg où elle avait passé de longs mois pendant l’occupation ; On y reçoit "La Demoiselle" avec émotion, mais le village est plein d’intrigues de toutes sortes. Trois de ses amis sont incarcérés : il suffisait d’avoir fait partie du F.T.P. Anne-Marie réussit à faire libérer l’un d’eux, Joseph , avec lequel elle découvre ensuite un énorme dépôt d’armes chez un garagiste. Provisions pour la guerre civile ? Elle apprend, après quelques démarches, que le garagiste est couvert par le ministère qui prétend que ce dépôt est un dépôt FFI depuis 1944 ! Anne-Marie sait que c’est faux : Le garagiste est un collaborateur bien connu et les armes ont été volées récemment à l’armée du Rhin. Anne-Marie " perd pied dans ce marécage." Le Colonel Voiron, Jacquot , descend l’aider. IL organise pétitions, fêtes, meetings pour faire libérer un résistant, accusé de meurtre. Les jeunes sont enthousiastes, elle se sent bizarrement étrangère à tout cela, trop vieille parmi tous ces jeunes ! Le Colonel Voiron est assassiné. Consternation dans le village ! Anne- Marie qui vient de perdre "son seul, son magnifique ami" rentre à Paris totalement désespérée. "La drôle de paix est plus dangereuse que la drôle de guerre !" Jacquot avait survécu à tous les dangers, sauf à la paix. (p.362) La guerre civile est là comme elle le pressentait depuis des mois. Il faudra la faire, cette guerre, et choisir son camp. Célestin vient la voir et lui propose de l’épouser, mais Anne-Marie le sait de l’autre côté de la barricade... Elle décide de repartir un moment aux îles, s’occuper de son fils. Elle reviendra, elle le sait. Quelqu’un l’attendra : Rolland. Au téléphone, il lui avait dit ; "Anne-Marie, vous n’allez pas abandonner Jenny, Raoul, Jacquot...le meurtrier est le même[...]On vous passe la main[...]Vous reviendrez, je vous attends." (p.366)

L’inspecteur des ruines (1948)

Ce roman, écrit en 1948 pendant la "drôle de paix", est le dernier du cycle des romans ayant trait à la guerre de 1939 -1945. Dans la Préface à la mort dans l’âme, Elsa Triolet explique dans quel état elle se trouvait à cette époque : elle avait beaucoup de mal à se réadapter et était terrassée de temps en temps par des crises de cafard.
A la fin de la guerre, Aragon et Elsa Triolet ont beaucoup voyagé dans toute l’Europe, entièrement recouverte de ruines. Dans les démocraties populaires, on les recevait " mieux qu’un couple royal." Là-bas, c’était l’effervescence, on commençait la reconstruction. Mais, dit Elsa : "Je n’en n’étais pas encore à la reconstruction, mon rythme de l’Histoire me maintenait dans les ruines...(P.12)... Des malfaiteurs, des assassins en liberté avaient fait un beau gâchis à la surface de la terre, laissant derrière eux des cadavres et des invalides de corps et d’âme...(P 18 )Et plus terrible que les paysages brisés était la démolition des hommes...Ceux qui avaient vingt, vingt cinq ans en 1939, qu’allaient ils devenir à la fin de ce chambardement ?.... Entre les parenthèses de la guerre de 1939-1945, ils avaient seulement appris, qui à se battre, qui à attendre indéfiniment... Mais, la paix revenue, les uns comme les autres se trouvaient les mains vides, dans l’ inintérêt général de la majorité qui, simplement, revenait à ses moutons."(P.19) Antonin Blond, le héros de ce roman, est un de ces laissés pour compte de la guerre, un de ces hommes" démolis seulement en dedans et en tout point pareil à un vivant." Sa blessure ne se voit pas, personne ne lui tend la main et il n’a plus personne à aimer.
Après ’Les fantômes armés", Elsa triolet avait envie que dans "le nouveau roman, tout fût différent, l’écrire autrement et à la première personne, par exemple , et que cette personne fût un homme...Et puisque mon univers était en ruines, j’allais m’attacher à un de ces hommes démolis qui se cachent dans la foule..."(P22) Elle fut même tentée de signer ce roman Antonin Blond pour échapper à l’a priori attaché à son nom. ce projet risqué fut abandonné et le livre parut sous le nom d’Elsa Triolet en 1949 après avoir été refusé par les Editions Denoël qui lui avaient retourné le manuscrit sans l’avoir lu...
Elsa Triolet aime son personnage. Elle voudrait que le lecteur se rende bien compte que son héros est une image du gâchis. Il avait tout, il n’a plus rien." Le roman s’adresse à ceux qui devraient lui tendre la main."(P.25)
Premiere partie : La Veine de pendu
Antonin Blond se voit lui-même comme un pauvre type. A son retour de la guerre, il n’a rien retrouvé :" pas plus de femme, de , de maison, que dans la paume de la main."(P.33) Il vit dans une sorte de léthargie où chaque geste de la vie courante représente un effort presque insurmontable. Cela rebute ceux qui pourraient s’intéresser à lui. "On m’évite comme l’ennui." (P34)
Il retrace d’abord son court passé de deux ans depuis son retour de la guerre. Il estime qu’il a eu de la chance, d’abord de pouvoir s’enfuir du camp de concentration, ensuite de trouver un logement chez une concierge qui le materne en échange de menus services. Dans la Résistance, il avait pris tous les risques, n’ayant plus rien à perdre, mais la mort n’avait pas voulu de lui. Pour subvenir à ses besoins, il s’engage comme secrétaire et "nègre "d’un grand écrivain : S...Il devient la coqueluche d’une faune pseudo-intellectuelle qui a "besoin de se tremper dans l’eau où nagent les gens célèbres : On dirait de l’eau bénite."(P.42)Antonin claque un jour la porte, excédé d’être le jouet du Maître. IL se retrouve à la rue, espère un moment faire éditer quelques unes de ses oeuvres, on lui avait tellement dit qu’il avait du talent...mais " Tout ce à quoi je touchais tombait en morceaux." Il se place comme vendeur dans une librairie, mais on le met à la porte : il est incapable de respecter les horaires. Il se met alors à fréquenter le" café des épaves", quitte l’hôtel pour une chambre de bonne au sixième et subvient à ses besoins en revendant des livres anciens avec le patron de la librairie qu’il a dû quitter. Il connaît une brève aventure avec une très jeune fille , Louison , qui disparaît alors qu’elle venait de lui annoncer qu’elle était enceinte. La solitude d’Antonin est alors complète. C’est à la boulangerie qu’il fait la connaissance d’Emilie Pinchet, concierge qui lui loue la deuxième pièce au fond de sa loge. Il estime que c’est un coup de chance. Il dort une grande partie de la journée, puis retrouve au café "la bande" dont fait partie Pierre Chenut, le libraire, aussi dramatiquement seul qu’Antonin dont la seule ambition désormais est de se perdre dans la foule .Il trouve dans son immeuble des bras accueillants chez une voyante : Aline. Au bout de quelque temps, sans ressources, trop fier pour se faire nourrir par la concierge, il cherche en vain du travail. Après trois jours sans manger, il s’évanouit dans une pharmacie de nuit où on l’allonge dans un coin. Oublié là , il observe les va et vient de la clientèle bizarre du milieu de la nuit. Au petit matin, le pharmacien lui donne à manger, parle longuement avec lui sans lui poser de questions et l’invite à revenir travailler avec lui quand il se sentira mieux. Il accepte l’offre et travaille toutes les nuits à la pharmacie où il prend grand plaisir à observer les gens, à imaginer leur histoires à travers les quelques indices qu’ils laissent paraître.(L’ auteur dit avoir aussi passé des heures dans une pharmacie ouverte la nuit à Monmartre.)Antonin écoute aussi beaucoup les monologues du pharmacien." Ses histoires sont comme des pages arrachées d’un livre, sans titre , ni commencement , ni fin." (P108)
Au cours d’une soirée bien arrosée, il fait la connaissance de Monsieur Bronze (dont la silhouette ressemble à une cloche...) Ce monsieur dit avoir le permis d’exploitation de toutes les ruines d’Europe .Il engage Antonin comme "Inspecteur des Ruines"
Antonin fait ses adieux à Paris, à Louison, rencontrée par hasard ,mais qui ne veut plus de lui, à sa concierge qui apprécie beaucoup son nouveau titre d’inspecteur, puis à Monsieur Vidal, le pharmacien.
Deuxième partie : La loge des étrangers
Première étape dans une petite ville allemande. Pourquoi celle-ci ? Parce que ses ruines sont moins repoussantes qu’ailleurs. C’est l’été, elles sont noyées dans la verdure. Il est logé dans la chambre où l’écrivain Hoffmann a écrit son Don Juan, à Bamberg, donc. Toute cette partie du roman est assez fantastique. Une des portes de sa chambre donne directement sur une loge du théâtre voisin. Il est réveillé un matin par des cris venant d’on ne sait où , puis il est submergé par les flots d’une musique puissante et se croit en plein rêve ! Il découvre alors La Loge des Etrangers. Il y est rejoint par la vedette du spectacle, une certaine Bianca dont il tombe amoureux sur le champ .Son travail en pâtit, il a déjà dépensé tout l’argent de Monsieur Bronze, vit à crédit, n’organise aucune fouille sérieuse. Au milieu des ruines, en pleine nuit, il découvre une jeune fille qui s’y cache depuis la fin de la guerre. Bonned ’enfants chez de riches patrons avant la guerre, elle semble être la seule survivante et se nourrit grâce aux conserves trouvées dans l’abri souterrain. Encore une "âme morte" .Antonin, absolument fasciné par Bianca, vit comme une loque, selon le bon vouloir de celle-ci. Il fréquente peu les civils allemands qu’il imagine toujours avec un uniforme sur le dos. En se promenant en campagne, il découvre un charnier récent, il en parle aux autorités, mais le lendemain, le charnier est soigneusement escamoté ! ...Pour la première fois, il pleure : ceux là étaient vraiment morts pour rien !
Antonin assiste aux fêtes des alliés, spectacles polyglottes où Bianca est toujours la vedette. IL découvre les orchestres américains, le be-bop...Dans cette foule ivre, un dompteur arrive à l’improviste avec une lionne et traverse la salle. Seul conscient du danger, Antonin leur ouvre la porte de derrière...Il cherche désespérément Bianca partie au bras de n’importe qui , trouve ensuite dans sa chambre un jeune nazi qui vient de tuer un officier américain et l’aide à s’enfuir. Il se rend bien compte que sous l’hypocrite servilité des occupés, la haine fermente. IL a une brusque envie de rentrer à Paris. Il s’en va sans avoir revu ni Bianca ni Joë, la jeune fille des ruines.
Troisieme partie : Le coeur d’en rire
Le voilà à Paris, heureux .Madame Pinchet l’accueille comme le fils prodigue et lui explique la misère de l’ouvrier et l’injustice qui règne en ce moment. Tous ceux qui avaient gagné de l’argent avec les Boches avaient maintenant pignon sur rue et les petites gens qui ont tant souffert n’ont rien. Antonin trouve que cette colère , qui réclame la justice , est saine si on la compare à la haine couleur du pus des Allemands qui veulent se venger.
Antonin reprend sa petite vie d’avant : quelques menus travaux pour Madame Pinchet et les nuits à la pharmacie. Après l’euphorie du retour, il retombe dans sa léthargie. On le dit bon, mais en réalité, il n’a plus aucune volonté d’agir. Son sang s’est transformé en eau. Il se sent terriblement lourd de tout ce qu’il "avale" sans réagir. Son regard qui semble avoir tout vu autorise les gens à le prendre pour confident, ainsi Emma L..., l’amie de Chenut lui écrit-elle une longue lettre où elle exprime son désespoir de se voir vieillir...
Puis, petit à petit, il semble reprendre consistance : il ose se battre avec un dur , deux fois plus fort que lui, il ose réclamer son dû au pharmacien, il se met à imaginer un monde où le bonheur serait la règle et non l’exception, il veut retrouver le chemin vers les autres hommes, les sinistrés de l’âme comme lui. Mais où est resté "l’agent de liaison" pour reprendre le contact ? Il viendra d’un moment à l’autre....
En fait, dans les journaux du premier Juin 1948, on apprend la mort accidentelle de Monsieur Antonin Blond. On a retrouvé le manuscrit à côté de lui, mais pas de papiers, pas d’adresse. Etait ce bien son nom ?
(M.L.B.)

Le Monument (1957)

Préface à la lutte avec l’ange
Le Monument parut en feuilleton dans Les Lettres Françaises à partir du 4 Avril 1957 et ce même mois, en volume, à la N.R.F. Ecrit en quelques mois, avec beaucoup de facilité, il prend sa source en 1953 à la mort de Staline. Pour les lettres françaises qui annonçaient la nouvelle, Aragon avait demandé à Picasso d’écrire quelques lignes, mais celui-ci préféra envoyer un dessin, un portrait de Staline. Ce portrait, jugé sacrilège, fit scandale et Aragon en fut blâmé par le secrétariat du parti, plus rigoureux en cela que les Russes qui avaient bien accueilli le portrait. Aragon et Picasso furent méchamment attaqués :" L’éclairage cru d’un événement terrible permettait de voir, disait-on, l’absence de talent de ce fumiste de Picasso, de ce fourbe d’Aragon qui prétend défendre le réalisme !" (p.13) En 1956, après le XXeme congrès, "lorsque le sauveur se trouva transformé en criminel" l’affaire revint à la mémoire d’Elsa Triolet. "L’affaire du portrait était un cas exemplaire de ces rapports entre la politique et l’art, rendus explosifs par les circonstances particulières et des sentiments individuels." C’est dans ce climat qu’Elsa Triolet entendit parler d’un sculpteur pragois qui s’était suicidé parce qu’il estimait que le monument à la gloire de Staline qu’il avait créé, sur commande de l’état , était hideux. C’est à partir de ce fait divers réel que l’auteur a imaginé son roman. Ses nombreux voyages en Europe Centrale ont permis de dresser les décors. Les révélations du XXeme Congrès permettent à l’auteur de voir plus loin que son héros et d’écrire "en connaissance de cause" (p.16).

Le Monument
Le héros, Lewka, passe une enfance heureuse au coeur d’une vieille ville où chaque oeuvre d’art lui est familière. Ses parents, horlogers, acceptent son choix de devenir sculpteur et, comme il est doué, il obtient une bourse d’études à Paris en 1933. Il a vingt ans.
Il étudie bien sûr l’art français, mais aussi Brancusi, Zadkine, Lipchitz. A vingt cinq ans, il rencontre chez une amie d’enfance, mariée à un Français, L’ambassadeur de son pays qui lui commande un monument à la gloire du roi Aguir III .Mais devant les goûts évidents du jeune homme pour l’art nouveau l’ambassadeur n’insiste pas. La punition arrive très vite : sa bourse lui est supprimée. La perte financière est minime car l’argent de son pays ne vaut plus grand chose à Paris. Mais Lewka se sent coupé de son pays. Pas question pourtant de faire un monument à ce roi méprisé de son peuple. La question ne se posait pas, cubisme ou pas ! Il compense la perte de sa bourse en fabriquant des petites céramiques qui se vendent très bien. Arrive alors la nouvelle de la mort brutale de ses parents. Lewka a un chagrin affreux. Il ne sait plus où il en est. Dans le domaine de l’art, il a choisi le cubisme par désespoir, il sentait trop ses limites : il a cherché la difficulté, l’art pur.
En 1939, Lewka se retrouve dans un camp du midi de la France avec des Allemands, des compatriotes, des communistes. Il est farouchement anti-nazi. Le nazisme allait bon train dans son pays. Il arrive à s’enfuir avec deux co-détenus et rentre dans sa patrie via l’Angleterre. Il y fait de la résistance active et se sent heureux. Il se marie avec une camarade de la Résistance, a un fils" joli comme un angelot en sucre" Après la libération de la ville et l’installation d’un régime communiste, il devient ministre des Beaux Arts et entreprend avec enthousiasme et peu de moyens la rénovation du coeur historique de la ville. Au bout de trois, quatre ans, la lassitude se fait sentir : la tâche est gigantesque, certains trouvent qu’elle est bien longue à venir la belle vie promise ! Lewka qui ne s’occupe guère de politique, garde son enthousiasme. Il se rend compte que le pouvoir n’est qu’obligations et servitudes. Comme tous les autres, il est profondément déçu par la révolution. Il a tant d’obligations, qu’il ne sculpte même plus. Les rénovations n’avancent pas, faute de moyens, sa femme , elle aussi, le déçoit. Il connaît beaucoup de gens, on le salue dans la rue, mais il n’a pas d’amis..
Torsch, un vieil ami révolutionnaire, l’a prié de réunir les artistes et de leur parler. Le peuple ne comprend pas l’art abstrait. Les artistes doivent s’efforcer de créer des oeuvres réalistes. "En somme, nous, on est une génération sacrifiée, quant à l’art, sinon à l’éducation du peuple dans le domaine artistique."(p.70)
Lewka est très critiqué en tant que ministre des Beaux Arts. Il est qualifié de peintre bourgeois parce qu’il a étudié à Paris. Au lieu de s’occuper des vieux monuments, il ferait mieux de faire bâtir des crèches, des écoles. C’est sans doute pour faire cesser cette vague de critiques que Torsch demande à Lewka de faire un monument à Staline.
Un soulèvement national enlève à Lewka son poste de ministre .Il en est soulagé .Il peut continuer à s’occuper de la vieille ville : grâce à l’U.R.S.S. La reconstruction va bon train. Il n’est plus aux commandes mais il constate qu’on lui donne les moyens de rénover la vieille ville.
Au cours d’une séance de l’Union des Arts Plastiques, il ose affirmer :" Une oeuvre, ça vaut toutes les théories" (p.79).Il est sévèrement attaqué parce qu’il nie la doctrine dans l’art et le soir même, Torsch le convoque pour lui faire des reproches : il ne fait rien pour aider le peuple dans l’épreuve qu’il traverse." Toi en tant qu’artiste, qu’est ce que tu fais pour expliquer, pour éclairer, pour combattre ?" (P.84).Lewka accepte alors de participer au concours pour ébaucher un monument à Staline
Le chauffeur de Torsch l’emmène dès le lendemain matin. Ils traversent ce qui avait été autrefois la plus belle ville d’eaux du pays , maintenant à l’état de fantôme, pour arriver au Belvédère, au sommet de la montagne. Lewka doit y rester isolé six semaines. Il travaille sans succès, ses ébauches ne lui plaisent pas du tout et quand il apprend que le monument sera placé à la pointe de la vielle ville, "à proximité de tout ce peuple de statues qui l’habite", il est découragé !
Pourtant c’est le projet de Lewka représentant Staline à la tête d’un groupe qui l’emporte ! On lui impose des proportions colossales et on va cimenter la pointe verte de la vieille ville pour assurer au monument une assise stable
Lewka travaille d’arrache pied. Il a installé son atelier dans une église désaffectée et dort dans la sacristie. Il est heureux comme jamais, jusqu’au jour où il prend conscience que son oeuvre est ratée :" Morte, hideuse."(p.113) Il est persuadé d’avoir assassiné l’art ! Après l’inauguration, il sombre dans une profonde dépression et on l’envoie dans une maison de repos. En ville on s’est habitué au monument, sources de nombreuses plaisanteries. Mais après la mort de Staline certains crient au sacrilège. On les fait taire.
A son retour, Lewka retrouve sa femme et ses enfants qui connaissent peu ce papa volage...C’est là qu’il apprend il qu’il vient de recevoir le prix Staline ! Il va faire un tour en ville et constate avec dégoût que son monument détruit l’ordre et la perfection de la vieille ville. Après une nuit de beuverie, il revoit son monument à la lueur de l’aube : c’est encore pire !" Il ne voyait qu’un immense blockhaus de ciment, un édifice de guerre, que l’on espère provisoire" (P132)
Il décide alors de demander au ministre des Beaux Arts de faire sauter le monument. Le ministre lui fait comprendre que c’est impossible parce qu’il s’agit de Staline. Il essaie de le rassurer en lui disant que le monument allait prendre de la patine, qu’il allait s’intégrer au paysage, etc.
Dans sa boîte aux lettres , sa femme trouve des lettres d’insultes qu’elle essaie de lui cacher, mais elle n’y arrive pas toujours. Pire : il y a aussi des lettres d’insultes pour Staline. Des rumeurs terribles arrivent d’U.R.S.S....Il ne sait plus que faire, le temps lui pèse. C’est alors que germe en lui l’idée de se tuer :"Arrêter tout cela, ne plus voir ni entendre !"
. Invité chez le ministre des Beaux Arts, il lui explique les raisons de son échec. Il ne peut s’en prendre à personne :" J’ai voulu que mon monument parlât à ceux d’aujourd’hui[...]personne ne m’a forcé la main, c’est moi qui ai violé ma démarche artistique naturelle."Mais l’imagination de Lewka ne correspond pas à celle du peuple qui déteste ce monument. Ce qui n’aurait dû être qu’une étape dans son cheminement artistique s’étale en plein jour.
Pour le parti, Lewka était l’homme idéal pour construire ce monument. Il permettait de démontrer le changement s’opérant chez un homme vivant dans un pays socialiste : venant du cubisme, le voilà arrivé au réalisme. La démonstration a échoué à cause de l’incapacité de Lewka.
Puis vient la réunion des intellectuels à laquelle Lewka reçoit l’ordre d’assister. Il y est attaqué de toutes parts, prend la parole pour faire une clairvoyante autocritique et défend la théorie officielle, la doctrine du réalisme socialiste ,qu’il n’a pas su illustrer
Il quitte la réunion avant la fin, rejoint par trois écrivains, il passe la nuit à discuter et se rend compte qu’il ne connaît pas ses confrères, que la révolte gronde vis à vis du régime, que Torsch lui même est compromis ! Le lendemain matin, il apprend que le ministre des Beaux Arts a été arrêté, accusé d’espionnage ! La coupe est pleine, il souffre à hurler :" On était en train de l’amputer de sa confiance sans anesthésie."(P.166)
Il intervient pour le ministre près de Torsch qui l’éconduit gentiment. Il passe alors la soirée à boire." L’ivresse est une petite mort provisoire." Il va ensuite se réfugier dans son atelier-sacristie où on le retrouve mort : il s’est tiré une balle dans le coeur. Il lègue l’argent du prix Staline à l’institut des aveugles :" à ceux qui ne verront jamais comment Lewka a déshonoré sa ville et le camarade Staline."
LE MONUMENT ne passa pas inaperçu. On trouve dans les Appendices à la suite du roman des extraits de presse de l’époque, des réponses aux lettres reçues ainsi que des extraits du débat organisé par l’Union des Etudiants Communistes sur l’avant garde en art, à propos du MONUMENT d’Elsa Triolet
[M.L.B]

Le Cheval roux ou Les intentions humaines (1953)

Ce roman paraît en 1953, à une époque où chacun aspire à la paix, après les horreurs de la guerre 39-45.Le titre choisi nous fait cependant craindre le pire : Dans l’Apocalypse, le second cavalier qui monte un cheval rouge feu, a mission de bannir la paix hors de la terre et de faire en sorte que l’on s’égorge les uns les autres. Il porte une épée, c’est la guerre. c’est aussi à ce moment que sévit la " chasse aux sorcières" et dans ce roman Elsa Triolet proclame haut et fort qu’elle est une de ces sorcières :" ’C’est ainsi que s’explique la façon dont communisme et communistes sont constamment mis en avant dans ce roman " (Préface P.14) C’est aussi, selon Elsa, ce qui poussa Aragon à écrire Les Communistes. On retrouve tout au long de ce roman un thème récurrent dans l’oeuvre d’Elsa Triolet : la peur de la mort et plus encore l’horreur de la vieillesse.
Volume I
Après un événement dont elle ne connaît pas la nature exacte, l’héroïne se retrouve seule, nue, couchée dans la boue, au milieu d’un paysage totalement inconnu. La boue a gardé sa vieille peau :" J’étais recouverte d’une peau nouvelle, tendre et brillante comme sont les cicatrices des brûlures."P.35 (Quel rêve pour une femme hantée par la vieillesse !) L’angoisse devant l’inconnu et la solitude est une souffrance intolérable, mais comme elle n’a pas les moyens de se tuer, elle décide de s’organiser pour survivre. Elle part droit devant elle, marche jusqu’à l’épuisement, s’endort. A son réveil, elle voit au dessus d’elle le visage horrible d’un homme : pas de nez, deux trous pour les yeux, deux bourrelets bleus pour la bouche, le visage d’un grand brûlé qui essaie de la rassurer. C’est un Américain .Ils ignorent s’il y a d’autres survivants. Le reste du roman retrace en de multiples péripéties la quête des survivants Henry emmène Elsa, qu’il appelle Eve ,dans son avion resté intact et , là , dans le miroir, elle voit que son visage est aussi horrible que celui de son compagnon. Elle s’évanouit. Henry a cassé le miroir et puisqu’il n’y a personne pour les voir peu importe leur apparence . Ils partent en reconnaissance avec ce qu’il reste d’essence dans l’avion. Première découverte : un bateau. Sur le pont, une foule aux allures démentes. Que faire ? Ils ne peuvent se poser et la radio ne marche plus. Henry pense que cette découverte prouve que Dieu existe, Eve pense le contraire...Ils continuent car Elsa -Eve ne veut pas se retrouver parmi d’autres hommes dans l’état où elle est. Ils approchent de la zone où était Paris et aperçoivent quelques maisons. Ils descendent...
I-Sainte-Normienne où fleurit le géranium
Ils sont accueillis par une soixantaine de survivants, aussi défigurés et aussi désemparés qu’eux. Le docteur, chef du village, organise la survie de la communauté. Bien que réduits à l’etat de primitifs, ils n’ont pas oublié leur culture et doivent la transmettre. Chacun aura son rôle, y compris Elsa qui racontera leur histoire. Henry qui s’ennuie, commence à se servir de son imagination. Il est persuadé qu’ils sont en enfer. C’est la punition divine. Le jardinier sème dans un petit coin du cimetière un sachet de graines découvert au fond de l’épicerie. On ne sait ce que c’est. Des pousses sortent à une vitesse incroyable et au matin , on découvre un buisson de géraniums, superbe, mais totalement inutile. Tout le monde s’ennuie et pour passer le temps on médit, on essaie de préserver les moeurs comme avant...On entrave une histoire d’amour entre deux jeunes gens, puis à la stupéfaction du village, des objets disparaissent, quelqu’un vole ! La disparition de la guitare du fils du menuisier fait grand bruit car tous les soirs, il jouait pour le village. On découvre le coupable : c’est le "collabo" de l’autre guerre," le bistrot" Il a détruit la guitare et se fait massacrer par le fils du menuisier qui décide de quitter cette communauté où on l’empêche de voir sa Jeanne et où on lui a cassé sa guitare. La naissance d’un enfant leur redonne espoir mais hélas c’est un petit monstre qui vient au monde ! Sa mère l’étouffe .C’est le coup de grâce ! Il n’y a plus de provisions alors le charcutier décide d’égorger les fous pour les manger ! Elsa et Henry s’enfuient en avion.
II La ville en perdition où l’on oublie la géographie.
Henry et Eve atterrissent près d’une grande ville en ruine. C’est Stockholm. Les gens ont des visages normaux. Il y a là un millier de rescapés. Ils ont à manger : du poisson, mais ils sont seuls, entourés d’eau qui monte et les enserre. On installe Eve et Henry dans un bel hôtel, resté intact. Ici aussi il y a un chef : le capitaine. La population est muselée, question de dignité humaine. Il y a une prison car la misère amène le vol. Eve compare l’horreur de sa situation actuelle à celle qu’ elle a déjà connue avant :" Le désespoir de me trouver graduellement transformée en épouvantail ...La vieillesse d’une femme n’est pas moins solitaire que la solitude dans un monde vidé d’êtres humains" (P.83-84) Invités chez le capitaine qui rêve de devenir plus tard le roi ou le président du monde civilisé, ils lui font comprendre que personne ne viendra à leur secours parce qu’il n’y a plus personne au monde A nouveau seuls, ils discutent. Henry apprend que "avant", Eve était communiste. Il est très intéressé. Eve et Henry se sentent parfaitement solidaires dans ce monde mystérieux. Ils s’aiment, leur tendresse mutuelle les aide à tenir le coup. Henry prend Eve-Elsa pour une jeune femme défigurée par la bombe. Elle se garde bien de le détromper. Trente cinq jeunes étudiants quittent la ville pour tenter leur chance ailleurs ou mourir "propres". Henry apprend que son Eve était Elsa Triolet, écrivain connu et en est un peu jaloux. Il lui raconte alors comment il a tout perdu : emploi, fiancée, logement parce qu’il fréquentait des communistes. Sa culture politique s’arrête là. Ils continuent ainsi , en alternance , à se raconter leurs souvenirs d’avant. Aux U.S A , la chasse aux sorcières, A Paris, les heures d’angoisse quand Louis était en retard et qu’elle l’imaginait mort sur la route... Le capitaine qui veut asseoir son pouvoir rend Henry et Eve complices d’une supercherie : Un pigeon voyageur aurait amené un message ! L’assemblée reste sceptique. C’est alors qu’un jeune, Oscar, galvanise la foule en proposant de construire une tour qui résistera à la montée de l’eau jusqu’à ce que des secours arrivent. IL engage surtout ses compatriotes à se débarrasser des tares passées, à ne garder que la sociabilité, l’amour, l’intelligence et l’amitié. Il faut avant tout chasser le capitaine... Celui-ci disparaît. Tout le monde participe à la construction de la tour. Un jour, en creusant la terre pour bâtir les fondations, Eve-Elsa découvre un livre : Aragon, "Le Crève- Coeur" ! Le choc est tel qu’elle s’évanouit. A la fin d’une longue crise de larmes, elle se ressaisit et pense " qu’il valait mieux périr avec le monde que d’y vivre en y promenant la face hideuse de la vieillesse et sa hideuse solitude" (P125) Chacun a trouvé un poste à la construction de la tour. Oscar a organisé les équipes. Dans celle d’Elsa, il y a le professeur qui la hait, mais elle est habituée à la haine. "Tout de moi a péri, mais pas ce don que j’ai de susciter la haine...J’ai toujours été odieuse. Voilà pourquoi personne ne m’a jamais aimée...Je suis juste, implacable, indifférente, dure, revendicatrice, rancunière et les feux qui brûlaient autour de moi ne brûlaient que pour ma peau, mes cheveux, mes dents, mes bras." (Quel réquisitoire contre elle même !) On a retrouvé de l’essence cachée près de l’aérodrome. La communauté envoie Henry et Elsa en reconnaissance dans le reste du monde.
III Radeau suisse, confort moderne où il est question de feu et de souffre.
Ils arrivent dans un paysage de montagne, magnifique. La neige recouvre tout. Ils aperçoivent cependant un être humain et atterrissent : une communauté d’une centaine de personnes vit repliée dans un hôtel. Ils espèrent être à l’abri des radiations atomiques de la vallée mais n’en sont pas très surs ; la mort est peut-être déjà en eux. Ce sont tous des gens de la haute société d’avant. Toute la Suisse a été évacuée, ils ne savent pas ce que sont devenus les autres. Henry et Eve sont bien accueillis, mais doivent encore une fois raconter leur histoire qui laisse aux autres peu d’espoir Eve se met à écrire ce qui lui est arrivé depuis qu’elle s’est réveillée dans la boue. Elle revit aussi sa vie d’avant, le présent s’estompe. Les gens dans cet hôtel lui paraissent tous semblables, comme des oiseaux, tous habillés de la même façon. Dans cette caricature de société en vase clos se sont formés des clans qui se dévorent. Les provisions s’épuisent, il va falloir prendre une décision. Henry et Eve doivent ils repartir en avion pour prospecter plus loin ? Aucune décision n’est prise car Henry, ivre, pétrifie l’assistance en présentant la situation actuelle comme une punition de Dieu :" Nous avons voulu trop savoir, tout le mal nous vient de la science, de ce qui s’appelle le Progrès ?" (P.180) Un jeune savant est de son avis :" La science a mis à la portée de la main de l’homme des moyens fantastiques pour l’amélioration de la condition humaine. Mais l’homme du XXe siècle était trop primitif, il en a perverti la signification, et au lieu d’accélérer le progrès, il l’a arrêté." (P183) Cette petite société n’a pas la moindre notion de solidarité. C’est l’individualisme primitif. Sauront ils prendre une décision constructive ? Tous ces gens vivaient avant pour et par l’argent. mais maintenant l’argent n’a plus cours. Ils ont perdu leur puissance. C’est la raison pour laquelle les domestiques refusent désormais de les servir. Qu’ils fassent le travail eux-mêmes ! Après un beau charivari, ils s’organisent. Ils font même la fête au carnaval, mais cela se termine mal : un incendie, dû à la bêtise des participants, détruit la moitié de l’hôtel. Un petit groupe de gens raisonnables, dont Eve et Henry, partent s’installer ailleurs. (A la fin de ce volume, P.199, on trouve des réflexions intéressantes sur la part d’autobiographie qu’il y a dans tout roman.)
VOLUME II
IV. Ce qu’on voit du haut de la montagne où l’on parle de l’avenir
Eve a laissé à d’autres sa place dans l’avion et part à pied avec les plus vaillants. Elle revoit encore une fois son passé récent : Les camps pour exterminer les communistes, la résistance diffuse, son arrestation, son travail dans la mine.La jeunesse de ses compagnons de route lui fait du bien et elle a de nouveau des amis ! Elle leur raconte Moscou 1951 Elle avait demandé à ses amis russes de l’aider à imaginer l’homme de l’avenir. Le premier interlocuteur met en avant les progrès de la médecine qui permettront de prévenir la mort, de vivre plus longtemps. Mais " l’avenir radieux est-il dans une perpétuelle jeunesse ?"(P.29) Le second a des propositions écologiques : faire repousser la forêt où chantera le rossignol " qui est une aide pour le coeur...C’est alors qu’on n’aura plus envie de mourir." (P.30) Le troisième orateur attaque l’auteur et les intervenants précédents en disant qu’il vaudrait mieux empêcher les jeunes de mourir que de conserver les vieux. Il faut avant tout supprimer la guerre. Puis vient une historienne qui affirme que la durée de la vie et le bonheur dépendent du régime social dans lequel vit l’homme. Elsa comprend qu’elle ferait mieux de prendre le pouvoir dans son pays pour assurer un avenir sans guerre. Un ingénieur en énergétique voit l’avenir à partir de " la libération complète, sans limite, de l’énergie sous tous ses aspects" (P.34) Il ne voit pas qui aura besoin d’un tel roman. Elsa explique que son but est la critique de l’homme contemporain qui allait faire la guerre. Elle aurait fait, croit-elle un livre optimiste, un roman surtout contre la guerre. Un jeune étudiant lui conseille de se baser sur ce qui a déjà été accompli, "ce qui pour les uns existe déjà et qui pour d’autres n’est encore qu’un rêve....Nous savons ce qui s’est produit en dix ans et cela nous permet d’élargir nos conclusions à cent ans." P.40 Tous parlent de sciences et de techniques, mais aucun ne comprend vraiment qu’Elsa ne veut parler que de l’homme, de ses sentiments, de ses ambitions etc. Quand à l’avenir de la littérature, Simonov voudrait en faire une oeuvre collective : recherche collective, rédacteur...Si Elsa comprend que l’aide puisse être collective, elle se révolte à l’idée que l’auteur puisse être supervisé par un rédacteur !!
V. Les robinsons de l’apocalypse
La petite troupe a maintenant rejoint les autres, partis en avion. Arrivés dans un village que ses habitants semblent avoir quitté depuis peu, ils n’ont plus qu’à prendre la suite, semer, labourer...Eve reçoit la plus belle chambre : "On honore en elle le malheur général."P57 Chacun doit pouvoir faire n’importe quel travail. Il y a un beau troupeau de vaches pleines...Une forêt de hêtres rappelle à Elsa les deux hêtres magnifiques de sa propriété du Moulin sous lesquels Louis et elle voudraient être enterrés. Son coeur lui fait mal. La communauté compte soixante seize membres, deux personnes assurent l’organisation. Chacun travaille dur sous la pression des autres. Ils font comme s’ils étaient les seuls survivants du cataclysme, vivant comme autrefois les paysans. Mais leurs besoins intellectuels sont frustrés tous les jours. La génération suivante devra repartir à zéro et il faudra des siècles pour tout réapprendre. Tout n’est pas idyllique : on se dispute le soir pour savoir qui est responsable de la catastrophe... Il y a aussi plus d’hommes que de femmes d’où quelques drames ! Un ex-communiste, passé à la collaboration parce qu’il ne pouvait se contenter du salaire d’un permanent du parti, voudrait retrouver sa "virginité" et propose à Elsa qu’il n’a pas reconnue, de l’épouser. Elle a bien envie de le tuer. Il se reconstitue une sorte de cellule communiste : les jeunes gens avec lesquels elle est venue à pied, Henry et quelques rares autres Ils ont en commun de vouloir faire mieux chaque jour. Elsa avait commencé à leur raconter le roman qu’elle voulait écrire, mais là, un dimanche, elle leur raconte" le roman que je n’ai pas écrit" où l’on parle du passé. C’est un autre roman que l’auteur intègre ici au premier. Elle raconte à ses compagnons d’infortune son passé et en profite pour esquisser sa vision de l’avenir. L’héroïne est une jeune femme inconnue, trouvée morte dans une clairière. On l’a enterrée sous un arbre et telle une " Shéhérazade voilée de terre" , elle raconte au Passant, arrêté près de sa pierre tombale, quel fut son passé et elle imagine sa vie à lui, l’homme de l’avenir. Elle lui raconte la drôle de guerre et la drôle de victoire, le manque de logements après la guerre et imagine le Passant comme un nomade pour lequel la nature est la maison parce que l’absence de danger rendra toute protection inutile. Elle lui décrit Nice qui essaie de survivre sans touristes et où l’on ne s’intéresse qu’à l’argent. Elle raconte la mort de sa mère et se demande si l’homme de l’avenir a réussi à vaincre la mort et l’ennui, cette plaie du XXe siècle. Elle entraîne ensuite le Passant dans une sorte de roman policier dans la ville d’aventure où son ami résistant a été assassiné. En Aventure règnent la trahison, l’abus de confiance, la ruse, la méfiance et la peur . Le but d’ Eve- Elsa, en peignant cette société corrompue est de faire rêver le lecteur à un avenir plus pur. La petite communauté survit assez bien. Les femmes annoncent qu’elles vont avoir des enfants. Cela donne un sens à leurs efforts. Elsa invite Camille, un des futurs papas à imaginer la suite de son roman. Camille invente alors un monde où il y aurait beaucoup de place pour chacun et où l’on pourrait se déplacer librement dans les trois dimensions Plus de barrières économiques, plus de passeports, plus de visas. On aurait la maîtrise du climat, donc des cultures. Les automates libéreront l’homme qui pourra se consacrer à la création . Dans la petite communauté, deux morts subites. Les autres comprennent alors que la mort différée est en marche et qu’ils vont tous mourir.On envoie Elsa et Henry chercher du secours pour les enfants à naître. A bord de l’avion, ils captent une émission de radio, d’abord de la musique, puis une voix annonçant que la paix est revenue. Mais c’est trop tard pour Henry et Elsa : la foudre tombe sur l’appareil...Avant de mourir, Elsa voit se détacher sur le soleil le cheval roux de l’Apocalypse qui brandit une épée luisante. En ce qui les concerne, il a gagné. Le roman s’achève par :" Adieu Louis !".

Le Rendez-vous des étrangers (1956) (Editions ORC)

L’action se déroule entre le printemps 1953 et l’hiver 1954. Dans la « Préface au mal du pays » 1963, Elsa Triolet explique :" C’est la lassitude que j’avais de l’atmosphère de haine, de méfiance, de soupçons, séquelle de la guerre, qui me l’a fait écrire." Elle choisit le cas des étrangers, car en période de crise ou de guerre, ils sont les premières victimes. Quoiqu’ils fassent pour leur pays , ils deviennent suspects et le mal du pays les ronge, renforcé par l’obligation d’abandonner leur langue natale. Les personnages sont imaginaires , mais leur histoire, nourrie d’une abondante documentation, est basée sur des faits réels. La meilleure illustration de l’atmosphère qui régnait à l’époque est arrivée un an après la parution du roman : On n’a pas voulu annoncer à la télévision que Le Rendez Vous des Etrangers avait reçu le Prix de la Fraternité, le nom d’Elsa Triolet était alors indésirable...
Volume I
Chapitre I
Le lecteur fait d’abord la connaissance d’un groupe de jeunes gens : Patrice Grammond et son cousin Dédé, tous deux Français de souche, les seuls dans ce roman, Alberto, espagnol et Serge, russe. Unis dans leur combat contre le fascisme, ils se sont connus dans un camp d’internement. Serge et Alberto ont connu pendant l’occupation une femme hors du commun, Olga, personnage central de ce roman dans la mesure où sa vie croise celle de tous les autres. D’origine russe, elle a activement participé à la Résistance sous le nom de Monique. A la libération, elle a été décorée. Cette femme reste mystérieuse .Avant la guerre, elle fréquentait Montparnasse, "elle appartenait au milieu des sans milieu" (p.34)...".Les gens de Montparnasse formaient une sorte de Légion Etrangère qui n’avait aucun crime sur la conscience, autre que celui de se trouver loin de son pays, de son milieu, ou en rupture avec ce milieu..." Tous des artistes.
Chapitre II
Ici apparaît Carlos, veilleur de nuit au grand hôtel Terminus. Son prénom pourrait faire penser qu’il est espagnol mais les tribulations tragiques de son enfance ont brouillé les pistes, il est totalement apatride et « sans papiers ». Il gagne sa vie comme veilleur de nuit tout en étudiant le jour. Il a un ami, Fernando, garçon d’étage, communiste convaincu, qui aimerait attirer Carlos dans son groupe d’amis espagnols, mais Carlos se tient à l’écart. C’est aussi dans cet hôtel qu’habite la mystérieuse Olga Heller.
Chapitre III
En opposition à ces " déracinés", il y a Patrice, qui vit là où il est né, profondément attaché à son lopin de terre. A proximité habite, quand il n’est pas à Paris, un compagnon de la Résistance, Duvernois, pilote d’avion auquel Olga a sauvé la vie. On lui a raconté depuis qu’elle était une espionne soviétique. Il aimerait écrire un livre sur les émigrés et fait tout pour rencontrer Olga. Patrice l’aide à contre coeur, il ne sent pas en Duvernois un ami.
Chapitre IV
Autre figure pittoresque de l’émigration : Sacha Rosenzweig, fils d’émigrés russes, juifs, gazés pendant la guerre, qui a toujours renié ses origines. Tout jeune, il fréquentait les milieux antisémites d’extrême droite. Devenu chroniqueur mondain, il survit péniblement dans une chambre de bonne. Lui aussi connaît Olga et sait qu’elle n’est pas en odeur de sainteté au journal. Un jour, il décide d’écrire son autobiographie.
Chapitre V
Un groupe de jeunes gens fait la fête dans la chambre voisine de celle de Sacha. Ce sont des étudiants, amis de Serge Kremen, communistes aussi, peut-être. L’un d’eux déclame un très beau poème écrit en 1926 par Svetlov et traduit par un poète français dans un camp. Ce poème est devenu le credo, le chant de ralliement de Serge et de ses amis :
"J’ai laissé ma chaumière,
Me suis fait combattant,
Pour qu’à Grenade on donne
La terre aux paysans."
Autre façon de dire : « Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! » Sacha leur envie leur appartenance à un clan. Lui a toujours été seul, rejeté de tous les clans. « Méfiez vous, il a été à l’Action Française...Méfiez vous, c’est un juif, ses parents ont été gazés... » Partout, malgré ses mensonges, il appartient aux renégats, aux traîtres.
Chapitre VI
Patrice explique à Serge le malaise qu’ il ressent face à Duvernois ; question de classe, pense Serge. Puis les deux amis parlent de l’amour de la patrie chez les émigrés : "L’amour de son pays pour le bien de ce pays et non pour son bien personnel." (p.113). les Espagnols, par exemple ,qui ne rentreront que dans une Espagne libérée et qui en attendant grincent des dents . Patrice, lui, ne connaît qu’une forme de patriotisme :"Préférer son pays à tous les autres. Encore faut il en avoir un..... Avoir des racines profondes dans la terre natale." (p.114). On peut aussi discuter des racines : Son père russe, exilé en Sibérie, tué en 1917 près d’Arras avait il des racines dans la terre de France ? Et lui, son fils ? Ils reçoivent la visite d’une jeune Polonaise dont la fille se plaint de ne pas être comme les autres, ni cousins, ni cousines. Ils ont tous été gazés...Pourquoi eux, communistes, ne rentrent ils pas en Pologne ? Peut-être aiment ils la France ?...A la fin de cette soirée, Serge propose à Patrice de l’inscrire dans une délégation communiste qui doit aller en Chine. Patrice en est tout heureux.
Chapitre VII
Toute la famille Grammond se réunit traditionnellement le lundi de Pâques à Voisin le Noble, dans leur "fief". Ils sont cultivateurs ou enseignants. C’est la branche de gauche. On dit du mal des Grammond des Charentes plutôt à droite...Famille française typique !
Chapitre VIII
Le Grand Hôtel Terminus. C’est là au creux de son lit qu’ Olga se sent en sécurité et encore ...On vient périodiquement enquêter à son sujet. Le commissaire reçoit des lettres anonymes la dénonçant comme agent des soviets. Elle est suspecte parce que son père en 1928 avait quitté une délégation soviétique. Après, il a mené grande vie, avec quel argent ? Olga a été élevée comme une princesse avec précepteurs etc. Petite fille, elle a vécu avec honte la fuite de son père et l’a toujours haï. Orpheline à seize ans, elle se débarrasse de son tuteur en épousant un Polonais pour divorcer peu après. Depuis, elle vit dans le provisoire. Après une école de dessin industriel, elle est engagée dans une agence de publicité où elle fait son chemin puisque maintenant, elle la dirige. Elle connaît l’amour, la séparation. La Résistance la sauve du suicide et maintenant sa vie est vide. Serge a essayé de la faire entrer au Parti, mais si elle ne refuse pas de l’aider, elle refuse de paraître, elle reste dans l’ombre.
Chapitre IX
A Paris, Duvernois loge chez une amie où il a tout le confort possible. Il rencontre dans un restaurant russe le Prince N... qui pense que les aristocrates comme lui sont le sel de la terre mais qu’on est en train de les enfouir. La deuxième génération ne vaut plus rien. Il raconte à Patrice que la France les a admirablement reçus parce qu’ils acceptaient toutes sortes de tâches. Il souligne l’erreur de la collectivisation alors que le paysan russe tout comme le paysan français tient avant tout à son lopin de terre, à son cheval. Il ne parle pas de la situation nouvelle créée par la mort de Staline. Le fils du Prince, Fédia, est un vaurien monarchiste qui hait la France. Son père s’était débarrassé de lui après la fuite de sa mère en le confiant à un couple de domestiques qui a exploité cette manne sans que Fédia en profite. Ce jeune homme a épousé une jeune et riche noble, communiste par opposition à ses parents en se faisant passer à ses yeux pour un prolétaire. La suite sera tragique. Le malaise est commun aux jeunes de la deuxième génération : "Dans les sentiments et convictions de nos jeunes, il entre un complexe d’infériorité qui les rend agressifs... Ils se comportent par rapport à la France comme un amant éconduit... Cela les rend méprisants et haineux."(p.160) Le Prince N. semble ignorer totalement la camaraderie, l’esprit de sacrifice, la fidélité. A la fin de l’entretien, Duvernois ne se sent pas du tout prêt à écrire ce roman sur les émigrés.
Chapitre X
Olga a accepté à contre-coeur un rendez vous avec le colonel Duvernois auquel elle a sauvé la vie pendant la guerre.Elle arrive sur la défensive et ne veut pas parler d’elle. Alors, elle parle en général de " la patrie d’adoption" qui pour elle n’existe pas. "Mourir pour elle ne donnait pas le droit, même posthume, de l’appeler sienne. "(P174) Il arrive même que ce pays vous persécute."Ne pas avoir de racines... être une plante coupée... c’est toujours suspect..."
(P176) Le colonel Duvernois cherche à savoir si elle faisait partie de la Guépéou, Il apprend seulement qu’elle a vécu un amour malheureux.
Chapitre XI
Frank Mosso est américain, c’est un des personnages les plus attachants parmi ces émigrés. Olga l’avait côtoyé avant guerre à Montparnasse, au Dôme, à la Coupole... Il était peintre. Après la guerre, à Hollywood, il avait eu un grand succès comme scénariste, puis comme beaucoup d’autres, il était devenu suspect d’idées subversives, lui qui ne faisait jamais de politique ; Il fuit alors les Etats- Unis avec femme et enfants en s’engageant comme employé dans une maison d’import- export à Paris .Mais on continue à le surveiller et toute rencontre avec Serge ou Olga pourrait lui attirer des ennuis. .Il est traqué. Olga et Frank décident d’aller passer quelques jours de vacances ensemble à la campagne, en tout bien tout honneur. Le lecteur apprend alors tous les détails de sa " traversée du désert"
Chapitre XII
Mrs Mosso, la femme de Frank, a bien du mal à s’adapter à la vie française d’autant plus que Frank la laisse souvent seule pour aller peindre dans un petit atelier prêté par un ami. Elle méprise les Français et leur façon de vivre et ne se rend pas compte que son mari a été détruit par le maccarthysme. Elle pense que tout cela est dans son imagination.
Chapitre XIII
Olga et Frank à la campagne . Ils se reposent, se promènent le soir, complices, à l’aise ; Frank arrive à rire de ses malheurs. Parfois Olga se livre aussi un peu : Elle a voulu retourner en U.R.S.S., mais elle s’est vite rendu compte qu’elle était suspecte et "Tant qu’à faire, j’aime mieux être suspecte ici que là bas" (p.214) Elle lui explique aussi qu’à treize ans, elle avait choisi, par bravade, le nom juif de Heller, sans en mesurer les conséquences ! Maintenant, elle assume consciemment sa juiverie supposée.
Chapitre XIV
Un dimanche d’août, au milieu des promeneurs, ils se sentent un peu comme tout le monde, ils sont presque heureux jusqu’à ce qu’éclate une dispute dans la file d’attente de l’autocar. On reconnaît en Frank un étranger, on le frappe, on les chasse, comme Adam et Eve furent chassés du paradis. Le charme est rompu, le lendemain , ils rentrent à Paris.
Chapitre XV
Frank Mosso offre à sa femme quelques jours de bonheur en lui montrant Paris comme s’ils étaient des touristes qui rentreraient bientôt à la maison.
DEUXIEME VOLUME
Suite du chapitre XV
Revenue à Paris , Olga ressent encore plus vivement , depuis l’incident de l’autocar, sa marginalisation. Elle est alors mêlée à l’histoire mélodramatique de Marthe, femme de Fédia, fils dénaturé du Prince N .Marthe, " fille du château" s’était engagée dans la Résistance puis avait adhéré au parti communiste, au désespoir de ses parents qui la séquestraient au château à cause de ses idées. Fédia qui devait trouver un moyen de subvenir à ses besoins, s’engage comme ouvrier au château et séduit Marthe qui ignore qu’il est le fils d’un prince. Déchirée entre son amour pour Fédia et ses convictions politiques que celui-ci méprise, elle tente de se suicider après la naissance de son enfant. Le prince qui avait été autrefois le tuteur d’Olga, voudrait que celle ci aille parler à la jeune femme. Il ne connaît pas d’autres communistes ..Olga accepte, mais ce n’est pas pour faire plaisir au prince.
Chapitre XVI
Au seul mot de " camarade " prononcé par Olga à tout hasard, Marthe s’anime et explique à Olga que son mari la terrorisait, injuriait sa foi communiste et menaçait d’entreprendre une expédition punitive lors d’une réunion de cellule. Pour protéger ses camarades, elle n’y allait plus. Dans son délire, elle pense qu’Olga est venue de leur part et réaffirme sa volonté de mourir communiste. Elle meurt le lendemain. Olga qui se sent solidaire de cette jeune femme, commande une couronne mortuaire au nom de la cellule de Marthe. A la clinique, le médecin qui a soigné Marthe apprend à Olga que ce cas n’est pas isolé. " Nous enregistrons de plus en plus souvent de dérangements mentaux qui ont pour base un conflit politique entre les époux..." (p.33) Olga rentre déprimée à l’Hôtel Terminus, trop consciente du vide de sa vie.
Chapitre XVII
Convoqué à l’Ambassade des Etats Unis, Frank apprend que sa" liaison " avec Olga Heller désignée comme espionne communiste, le rend définitivement suspect et qu’il doit rentrer aux Etats Unis. Il sait très bien que là-bas, on ne lui donnera pas de travail et qu’ici c’est impossible sans papiers. Il est dans l’impasse et ne s’imagine pas non plus quémandant une carte de réfugié, lui qui n’a rien fait contre son pays ! Ses amis à l’atelier essaient de le consoler et de trouver une solution.
Chapitre XVIII
Serge, pupille de la nation, part en 1936 en Espagne dans les brigades internationales, puis c’est la guerre de 1939, l’adhésion au parti communiste et depuis, il aide tout le monde... Il lui reste bien peu de temps pour la musique, sa passion. Il vit avec sa mère dans un petit appartement parisien où le tchaïnik est toujours prêt à servir une tasse de thé aux camarades en difficulté. Fernando est venu signaler que l’on expédiait les républicains espagnols en résidence forcée, dans le Cantal, après la Corse et l’Afrique. Il y a là aussi Yves, avocat, qui se démène pour tout le monde. On téléphone à Olga afin qu’elle cherche quelques poésies à lire aux mineurs polonais dans le Nord...Olga qui a toujours en tête le sort de Marthe, cherche sa cellule et lui annonce sa mort. Ils se sentent tous coupables de ne pas avoir aidé cette camarade. Ils aimeraient retenir Olga, mais celle ci s’enfuit.
Chapitre XIX
Sacha Rosenzweig, par nostalgie de la grande vie, devient le guide nocturne d’un groupe de jeunes voyous du genre de Fédia mais il est vite lassé de leur comportement.
Chapitre XX
Autre ambiance, autres exilés, les mineurs polonais dans le Nord. Fanny, une exilée polonaise tente de former une chorale pour participer à une fête de l’amitié Franco- Polonaise. Serge et yves l’accompagnent. On peut se demander si ces émigrés sont encore des déracinés ou s’ils sont devenus français. En 14-18, comme ils venaient des mines d’Allemagne, on les traitait de Boches. Ils ont même failli être brûlés, tant la haine de l’étranger était forte. C’est fini maintenant, mais la jeune génération, née en France est partagée : " Sur le papier je suis Français... Dans mon coeur, je suis Polonais. Je veux rentrer en Pologne. Là- bas, du moins, je travaillerai pour mon pays." Dit un jeune homme (p.86) Un autre du même âge n’est pas du tout de cet avis :"Je n’ai rien à y faire, en Pologne. Ma patrie , c’est la France. je n’en connais pas d’autre...Je ne veux pas aller à l’étranger pour qu’un jour, on y traite mes enfants de ceci ou cela ! "
Chapitre XXI
La fête dans les corons. Un comédien lit le texte concocté par Olga. Il exalte la fierté d’être Polonais en rappelant qu’au XIXe siècle, ils avaient été précédés par de grands hommes : Dombrowski et Mickiewicz qui ont souffert d’être suspects en France. la situation n’est plus la même :" Mineurs, étrangers ou naturalisés, vous n’êtes pas ici des étrangers, vous n’êtes pas des suspects, vous êtes, par la vertu de l’internationalisme prolétarien, partie intégrante du prolétariat français."(p.94) La salle apprécie. Yves et Serge rendent ensuite visite à un mineur français à la retraite. Il est silicosé et sait qu’il va bientôt mourir. Il témoigne de la formidable solidarité des mineurs polonais dans le malheur. Il n’a jamais connu le pays sans les Polonais et leur curé pouvait bien vitupérer en chaire contre la grève, ils n’en n’ont jamais manqué une.
Chapitre XXII
Yves et Serge, installés dans un restaurant, soulignent la difficulté qu’ils rencontrent lorsqu’ils veulent aider les étrangers dans leurs démarches de naturalisation. Tous les dossiers sont uniques et complexes. La Pologne, en pleine reconstruction, a besoin de ses mineurs. Certains sont repartis, beaucoup sont restés, car là- bas la vie est dure. Ici, la vie est stable, la retraite assurée. Chacun doit décider pour lui même.
Le cas des intellectuels est différent : dès qu’ils le peuvent, dès que la situation dans leur pays est clarifiée, ils rentrent chez eux, comme les intellectuels allemands après la guerre.En repartant vers Paris, ils s’arrêtent à la citadelle d’Arras. Serge, le coeur gros, refait le chemin que son père avait dû faire avant d’être fusillé. Sur les dalles, verticales, symbolisant chacune un fusillé, ils retrouvent « la main d’oeuvre étrangère » , naturalisée ou pas, des noms polonais sans fin...Serge est traumatisé par cette visite. Sur le site, de jeunes militaires jouent à la guerre !
Chapitre XXIII
Frank Mosso succombe à une crise cardiaque . Olga en est très choquée car elle se sent coupable de ne pas l’avoir soutenu davantage. Accusé d’avoir une liaison avec une espionne russe, sommé de rentrer aux Etats-Unis, accablé de reproches par sa femme, Frank a succombé à cette pression intolérable. Pour Olga, c’est un assassinat. Serge voudrait qu’ Olga rejoigne le Parti, mais elle lui explique qu’elle a perdu la foi. C’est le temps du soupçon. On ne peut rien faire sans confiance mutuelle.
Chapitre XXIV
Dans ce chapitre, le lecteur retrouve quelques personnages du "Cheval Blanc" : Michel Vigaud, Bielenki , et la femme qu’ils ont aimée tous les deux et dont Duvernois est éperdument amoureux : Elisabeth Krüger. Nous apprenons aussi que le livre de Sacha Rosenzweig "Danger de Mort " a eu un grand

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